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Page:Revue des Deux Mondes - 1833 - tome 4.djvu/353

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— Vous viendrez au moins faire un petit tour sur la Mer de glace.

— Oh ! pour cela, tout à vous, je sais patiner.

— N’importe, donnez-moi toujours le bras ; vous n’auriez qu’à faire quelque nouvelle imprudence.

— Moi, vous ne me connaissez guère, allez ; j’en suis revenu, et je vous réponds que je ne marcherai pas autre part que sur votre ombre.

Je lui tins, ou plutôt je me tins religieusement parole. Nous fîmes, lui marchant devant, et moi derrière, à peu près un quart de lieue sur cette mer, dont on ne peut mesurer la largeur que lorsqu’on se trouve au milieu de ses vagues, et dont les horribles craquemens semblent des plaintes inconnues qui montent du centre de la terre jusqu’à sa surface. Je ne sais si cela tient à une organisation plus impressionnable, plus nerveuse que celle des autres ; mais au milieu des grands bouleversemens de la nature, quoiqu’il me soit démontré qu’aucun danger réel n’existe, j’éprouve une espèce d’épouvante physique en me voyant si petit et si perdu au milieu de si grandes choses ! Une sueur froide me monte au front, je pâlis, ma voix s’altère, et si je n’échappais à ce malaise, en m’éloignant des localités qui le produisent, je finirais certes par m’évanouir. Ainsi je n’avais aucune crainte, puisqu’il n’y avait aucun danger, et cependant je ne pus rester au milieu de ces crevasses ouvertes sous mes pieds, de ces vagues suspendues sur ma tête ; je pris le bras de mon guide, et je lui dis : — « Allons-nous-en. »

Payot me regarda. — En effet vous êtes pâle, me dit-il.

— Je ne me sens pas bien.

— Qu’avez-vous donc ?

— J’ai le mal de mer.

Payot se mit à rire, et moi aussi. — Allons, ajouta-t-il, vous n’êtes pas bien malade, puisque vous riez ; buvez un coup, cela vous remettra.

En effet, à peine eus-je posé le pied sur la terre que cette indisposition passa. Payot me proposa de suivre le bord de la Mer de glace jusqu’à la pierre aux Anglais. Je lui demandai ce que c’était que cette pierre. — Ah ! me dit-il ; nous l’avons appelée ainsi, parce que les deux voyageurs qui sont parvenus les premiers jusqu’ici, surpris par la pluie, se sont réfugiés sous la voûte qu’elle forme et