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« Laissez le daim, laissez le chamois ; laissez les barques et les filets : venez pour vous battre ! venez avec vos larges glaives et vos boucliers. Laissez les pâturages sans gardiens, les troupeaux sans pasteurs. Laissez les cadavres sans sépulture, laissez la fiancée à l’autel !

« Venez comme les vents, lorsqu’ils abattent les forêts ; comme les vagues, lorsqu’elles engloutissent les navires ! Plus vite encore, plus vite ! venez plus vite, chefs, vassaux, pages, varlets, maîtres et tenanciers. »


Ce morceau peut servir à caractériser toute la poésie de Scott : l’action ! l’action ! c’est là son défaut aussi bien que son mérite. Les autres poètes donnent à leurs héros des momens de bonheur et de calme champêtre. Milton lui-même accorde aux démons une sorte de repos. Mais Scott prend ses personnages, et les tient en mouvement jusqu’à ce que l’action en devienne presque fatigante, et que le lecteur cherche une place commode pour s’asseoir et réfléchir à tous les périls par lesquels il vient de passer. Walter Scott est de tous nos poètes le plus complètement national [1].

WORDSWORTH. — Burns n’est pas le seul écrivain qui ait compris cette loi de la nature, cette grande chaîne de sympathie par laquelle le monde vivant s’unit au monde mort, et l’un et l’autre à la source toute-puissante de lumière et d’amour. Parmi les autres poètes dévoués aux mêmes idées, Wordsworth doit être placé en première ligne [2]. Il naquit à Cockermouth,

  1. Il est évident que l’ouvrage de Perey sur les anciennes ballades fut la source où Walter Scott alla puiser ses premières inspirations. Ses poèmes ne sont que des légendes romanesques écrites dans le style et le rhythme des vieux chants populaires. Lorsqu’il vit que le public commençait à se fatiguer de ces légendes métriques, il démonta sa harpe écossaise et se contenta de la prose. La même pensée, la même vénération pour les temps anciens, les mêmes études de costumes et de caractères qui avaient fait le succès des poèmes, assurèrent le succès des romans ; mais dans ces derniers le détail des caractères est plus finement senti, plus curieusement approfondi, les paysages sont plus vrais. On ne saurait trop louer l’appréciation si juste et si nette que fait ici M. Allan Cunningham du talent poétique de Walter Scott. Elle nous promet, quand le critique viendra à l’examiner comme romancier, des aperçus non moins fins et non moins exacts sur l’influence que les compositions en prose du grand écrivain ont exercée sur la société moderne.
  2. Cette association de Burus et de Wordsworth peut sembler arbitraire. Wordsworth est mystique, et Burns passionné. Le premier écrit comme un Brahmane contemplatif ; l’autre, comme un trouvère plein d’ardeur et de véhémence. On reconnaît, dans les œuvres de Wordsworth, une douceur d’ame enchanteresse, un quiétisme religieux, une piété profonde. Burns se moque des formes religieuses, bafoue les tartuffes de son pays, déifie la beauté physique, chante le vin et les belles, et même dans ses élans enthousiastes, dans ses caprices de religion, il mêle quelques mots de satire contre les gens qu’il n’aime pas, contre l’hypocrisie et l’austérité. Wordsworth, qui se rattache immédiatement à Cowper et qui l’a continué et épuré, n’est jamais satirique. Sa poésie est un long hymne sur les harmonies de la nature, qu’il aime à retrouver dans les sujets les plus humbles et les plus vulgaires. Burns joignait à une ame affectueuse et passionnée des sens inflammables, un esprit irritable, une grande susceptibilité. L’imagination de Wordsworth est plus haute, mais plus froide : il y a dans sa poésie quelque chose de l’atmosphère sublime et pure des montagnes inaccessibles. Ils ne se ressemblent que par leur sympathie avec la nature, sympathie bien plus sensuelle et plus voluptueuse chez Burns, bien plus métaphysique et plus profonde chez Wordsworth.