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Page:Revue des Deux Mondes - 1833 - tome 4.djvu/317

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paysan ; mais que lui, il se refuse à voiler les maux de la vie sous cette gaze d’élégante poésie.

« Il peindra la chaumière telle qu’elle est, telle que les auteurs ne veulent pas la montrer. »

Il se trompe, s’il n’aperçoit autour de lui, parmi les paysans, que misère et dépravation. Oui, nous le croyons, le bonheur est également réparti entre tous les hommes ; le pauvre journalier, qui vient de creuser ses sillons, est gai lorsqu’il regagne sa hutte ; la laitière voit avec plaisir ses jattes couronnées de crème écumante ; le pauvre homme même couvert de haillons est heureux, lorsque tombe dans son chapeau le sou que le passant lui jette ; oui, tous ces gens-là sont heureux, plus heureux peut-être que les ministres d’état et les courtisans du trône.

J’ignore ce que Fox, Burke, Johnson, pensaient du Village de Crabbe [1] et des tristes peintures que ce poème renferme ; mais l’auteur obtint

  1. Fox, Burke, Goldsmith et Johnson admirèrent et encouragèrent les efforts de Crabbe. La plupart des critiques du temps ne le jugent que sous le rapport de la versification. Comme elle était, dans le Village, élégante, concise, épigrammatique, et qu’elle se rapprochait de la manière de Pope, ils ne s’aperçurent pas de l’originalité réelle du poète : cette originalité était dans la pensée et non dans la forme. Vingt ans après, lorsque Crabbe repartit devant le public, ce fut au contraire cette forme que l’on blâma. On était désaccoutumé. Cette suite de distiques monotones dont le second vers est invariablement consacré à une épigramme, parut étrange et d’un goût suranné. Tel qu’il est, ce poète mérite une place à part. C’est le grotesque qui le frappe, non sous son aspect risible, mais sous son point de vue triste et douloureux. L"homme en haillons, le mauvais sujet, le joueur ruiné, l’invalide ivre, sont de bonnes fortunes et des trouvailles pour Crabbe. Les douze volumes qui composent ses œuvres ne sont remplis que de ces peintures. Vivant fort retiré, il a été inaccessible à toutes les séductions de la mode ; il n’a subi aucune des influences et des variations de la littérature moderne en Angleterre. Aussi n’a-t-il qu’une seule manière, et cette manière est désespérante. On peut défier le lecteur le plus brave de parcourir un de ses volumes sans se reposer. S’il parle de l’amour, c’est pour en décrire la décadence inévitable, et le désillusionnement affreux ; c’est pour montrer la lie amère qui se trouve au fond de la coupe enivrante. S’il laisse entrevoir quelques qualités chez l’homme, il se hâte de montrer l’alliage de vices et de faiblesses qui s’y mêle toujours, Il n’a pas même de larmes pour le malheur, ou de colère contre le crime ; il n’a qu’un sourire de mépris pour l’humanité. On a dit de lui récemment (Caractères et Paysages, par M. Ph. Chasles), qu’il a pris la poésie à rebours. En effet, son inspiration sans éclat, sans tendresse, sans grandeur, sans harmonie, et cependant puissante, se compose de tout ce que les autres poètes ont dédaigné.