Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1833 - tome 4.djvu/313

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Les premiers écrivains de l’Ecosse voulurent entrer en rapports avec lui, et les noms les plus distingués, aussi bien que les plus humbles, se confondirent dans la liste de souscripteurs que l’on forma pour publier une nouvelle édition de ses œuvres. Il fut invité à se rendre à Édimbourg, où Blair l’appelait l’Ossian de la plaine (Lowland-Ossian) . Burns le fit assister à ces réunions du soir où l’on buvait le vin comme les anciens, dans des flacons couronnés de fleurs ; Mackenzie étendit la gloire de Burns en consacrant à ses poésies une analyse pleine d’éloges hasardés et généreux ; la duchesse de Gordon admira son esprit, et le jour où il soupa chez elle, prit son bras pour aller à table. Ainsi le paysan écossais fut accueilli et regardé comme une sorte de merveille. Il prit place dans le salon des grands. Les lords applaudirent à ses saillies ; les fières ladies se rangèrent à ses côtés, effleurèrent son front inspiré de leurs plumes flottantes, et parurent toutes surprises de sa naïve éloquence.

On pensait qu’il recevrait bientôt une place ou une pension ; tel lui écrivait que le gouvernement ne pouvait manquer de le protéger ; tel autre voulait le recommander à la faveur du roi ; un troisième, plus sage, lui disait : « Retournez au village ; retrouvez vos sillons et vos prairies, et gardez votre indépendance. » Il fut adulé, fêté, caressé, jusqu’à ce qu’enfin la curiosité dont on l’avait rendu l’objet, étant satisfaite, on voulut voir quelque chose de plus nouveau. Les grands seigneurs cessèrent de l’inviter, et lorsqu’ils le rencontraient par hasard, le saluèrent froidement, ou ne firent pas attention à lui. Il demeura près d’une année à Édimbourg ; et s’apercevant enfin que ses espérances étaient vaines, il se retira avec un amer chagrin et un profond dégoût à Nithsdale ; là il prit la ferme d’Ellisland, épousa Jeanne Armour, et résolut de se livrer à son travail, et d’être prudent. Mais toutes les spéculation faites pour assurer son indépendance devaient mal réussir ; la ferme réclamait plus de soins et de vigilance que le poète ne pouvait lui en accorder : il la quitta pour prendre une place dans les douanes, et se berça quelque temps de l’espoir d’arriver à un emploi supérieur. Mais la malheureuse étoile qui présidait à sa vie l’arrêta encore dans cette nouvelle carrière. Il comprit enfin que son pays l’oubliait ; et dans l’amertume que lui causaient ses tristes déceptions, il parla trop librement peut-être de la dignité naturelle du génie et de la gloire que le talent procure, comparées au rang qu’un roi leur accorde. Là dessus on lui fit entendre qu’il ne devait plus compter sur aucun avancement, et que l’humble poste dont il était investi, dépendait encore de son silence. Il survécut à ce nouvel affront environ une année, et mourut dans l’été de 1796,