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Page:Revue des Deux Mondes - 1833 - tome 4.djvu/303

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délaissées ; la muse cesse d’être naïve et passionnée ; des fleurs artificielles dans les cheveux, couverte de lourdes et prétentieuses broderies, elle quitte les grandes forêts, les torrens majestueux, et va, la harpe à la main, s’asseoir dans les grottes artificielles, aux pieds des cascades factices, auprès des nymphes de pierre et des faunes aux pieds fourchus. On peut en grande partie attribuer cette tendance à Johnson, qui, dans une série de critiques dont l’on doit admirer la sagacité et l’ironique finesse, prit à tâche de dénier la plupart des qualités poétiques auxquelles Cowper et Burns doivent leur immortalité. Il tourna en ridicule les poésies basées sur la nature et la réalité, en élevant la versification acérée de Hoole au-dessus de la simplicité enthousiaste de Fairfax ; il fit de l’art du poète une amplification monotone et laborieuse plutôt que l’expression vive et variée d’un sentiment parti du cœur.

Pendant cette seconde période, la prose anglaise a beaucoup plus de nerf que les vers, et l’on peut mettre en doute qu’elle soit jamais tombée aussi bas que la poésie [1]. Plusieurs hommes d’une trempe forte s’élèvent

  1. Il serait plus exact de dire que cette époque fut le règne de la prose et de l’éloquence anglaise. Juinius et Burke, les deux modèles de l’éloquence politique ; appartiennent à ce temps : Gibbon, le plus érudit et le plus brillant des historiens modernes, est leur contemporain ; Walpole, dont les lettres l’emportent en élégance, en finesse, en variété, sur celles de mistriss Montagu, et peut-être sur celles de Voltaire, pour l’intérêt des matières et les détails de mœurs, vieillissait, pendant que Burke brillait au parlement. Samuel Johnson, dont l’auteur fait un si grand éloge, nous semble mériter cette admiration, quant au mécanisme matériel du style et à l’étendue des connaissances ; mais il n’avait aucun sentiment de la poésie, et dans ses Vies des poètes, toutes ses appréciations, tous ses éloges sont vulgaires et prosaïques. Ce qui nous étonne surtout, c’est que M. Allan Cunningham ait oublié ici de mentionner Junius, le type le plus sévère, le plus mâle, de la prose anglaise, l’écrivain national par excellence, l’homme de l’ironie froide et inexorable, le Tacite de la polémique, le plus parfait, d’ailleurs, de tous les écrivains en prose que l’Angleterre ait produits.