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que la description du Japon devrait être la partie la plus complète de l’ouvrage, et c’est une des moins satisfaisantes ; elle est envahie par une foule de légendes locales qui se rapportent à l’ancien culte national des esprits ou se rattachent à la religion d’origine indienne, qui, sous le nom de culte de Fo, s’est introduite au Japon comme à la Chine ; à ce bouddhisme dont l’histoire, encore presque ignorée, a joué un si grand rôle dans les destinées du monde et dans les travaux de M. Rémusat. Nous en dirons quelque chose à l’article des religions, revenons à l’histoire naturelle.

Je ne parlerai de la notice sur le tapir de la Chine, tirée de l’encyclopédie japonaise, que parce qu’elle a fourni au docteur Moulin l’occasion de curieux rapprochemens entre le rôle merveilleux que joue dans les imaginations américaines le tapir des Cordillères qu’il a découvert, et les attributs fabuleux que la crédulité chinoise a prêtés au tapir asiatique. Dans le Nouveau-Monde, cet animal, très innocent et inoffensif de sa nature, a été transformé en un être monstrueux et terrible ; il épouvante les Indiens des Andes, qui lui attribuent des dimensions gigantesques, et croient que sous cette forme l’ame d’un de leurs anciens héros apparaît, quand un malheur menace leur nation. Les Chinois ont donné des pieds de tigre à ce pachyderme, en cette qualité cousin germain du pourceau, et une queue de bœuf à un animal sans queue. On ne s’en serait pas tenu là, suivant M Moulin, et le tapir aurait eu les honneurs du mythe classique ; les griffons d’Hérodote, gardiens de trésors, et en guerre avec les Arimaspes, seraient des tapirs défigurés par l’ignorance des populations scythiques, et transformés par l’imagination des Grecs en un composé merveilleux. Le bec crochu du griffon figurerait, dans cette hypothèse, la courte trompe du tapir, qui, lorsqu’elle est pendante, peut en effet ressembler à un bec recourbé. Le pied de tigre ou de lion que les Chinois lui ont donné lui serait resté, puis on aurait attaché les ailes d’un aigle à celui qui en avait déjà la tête ; enfin, pour dernier ornement, on lui aurait fait présent d’une belle queue, enroulée et épanouie en feuilles d’acanthe. Cet ornement grec était du moins plus gracieux que la queue de bœuf des Chinois : le goût des peuples se peint jusque dans leurs plus grotesques fantaisies.