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Page:Revue des Deux Mondes - 1833 - tome 4.djvu/244

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M. Mignet est un beau jeune homme, au regard rêveur et mélancolique, élégant et recherché comme l’était M. Sébastiani dans ses beaux jours, et porteur d’une chevelure blonde toute pareille à celle que Mme de Staël admirait si passionnément sur la tête de Benjamin Constant. On a dit avec beaucoup de méchanceté que les femmes le regardent comme un grand historien, et les hommes comme un homme à bonnes fortunes : il n’en est rien. M. Mignet est un esprit droit et judicieux, et il a obtenu dans le monde des succès faits pour exciter l’envie. M. Thiers, qui apprécie fort bien toutes les capacités de son ami, est l’auteur véritable de cette mission, qu’il a appuyée de ces motifs qui faisaient rougir le duc de Saint-Simon quand on les exposait dans le conseil de la régence. En un mot, M. Mignet est envoyé â Madrid, près de la jeune veuve de Ferdinand, dans les mêmes vues qui firent nommer, du temps d’Anne d’Autriche, le duc de Buckingham ambassadeur à la cour de Louis XIII.

Mais l’Angleterre n’a pas encore oublié ces bonnes traditions. Il y a plus de deux mois, et du vivant même de Ferdinand, que M. Villiers est parti pour le même poste. M. Villiers est aussi un beau jeune homme, droit, bien fait, et de bonnes manières : sa chevelure est blonde aussi, mais elle ne tombe pas candidement sur son cou comme celle de M. Mignet ; au contraire, elle se relève avec fierté sur son front, et lui donne une sorte d’audace qui manque essentiellement à son compétiteur. M. Villiers est pénétrant et ferme, et il s’appuie sur une haute position sociale qui lui assure partout ses libres entrées. L’héritier d’une pairie anglaise peut marcher de front avec ce qu’il y a de plus haut en Espagne ; et malheureusement M. Mignet n’apporte dans ce pays d’aristocratie nobiliaire, qu’une naissance un peu plus qu’obscure. D’ailleurs il est sans titre pour sa mission, à moins qu’il n’ait en poche des lettres de créance qui le nommeraient à la place de M. de Rayneval, et qu’il serait autorisé à déployer dans l’occasion. Nous en doutons toutefois, et nous sommes à peu près sûrs qu’en fouillant M. Mignet, on ne trouverait sur lui que des lettres de change. On parle d’un million. À Berne on à Baden, ce serait beaucoup. À Madrid ce n’est rien.

Telle est la situation des deux jeunes envoyés de France et d’Angleterre qui doivent concourir au même but, mais que la nature de leurs instructions et la parité de leurs personnes, rendront nécessairement rivaux, au lieu de les unir contre la vieille diplomatie qui les observe. Déjà M. Villiers a pris les devans en forçant la porte de M. Zéa Bermudez, qui refusait de le voir, et en le contraignant à lui donner un récépissé de la reconnaissance de dona Isabella II par l’Angleterre. La lutte sera curieuse, et les documens ne nous manqueront pas.