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Page:Revue des Deux Mondes - 1833 - tome 4.djvu/226

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qu’à une classe de lecteurs choisis, rentiers et professeurs, marchands et fonctionnaires, tous gens qui tiennent beaucoup à digérer en paix, et à ne pas déranger l’équilibre de leur position par des opinions assez peu inhérentes à la douce somnolence dont ils jouissent, et au puissant patronage dont ils s’honorent. Il faut observer encore que ces feuilles étrangères n’agissent jamais directement sur les esprits, comme les feuilles du pays même, et que dans le cas où une phrase du NATIONAL, de la TRIBUNE, pourrait faire impression sur l’ame d’un lecteur, cinquante pages allemandes arrivent aussitôt pour paralyser cette impression, et remettre les choses au point de vue où elles doivent se trouver.

Que si maintenant, des journaux politiques de l’Allemagne, nous passons aux journaux scientifiques et littéraires, la transition est belle, sans doute, mais non pas encore autant que l’on pourrait le désirer ; et il faut retrancher une assez grande quantité de ces feuilles, revêtues d’un titre pompeux et accompagnées quelquefois d’une grande réputation, avant que d’en venir à un résultat vraiment bon et solide.

En Allemagne, chaque petite ville ayant son libraire-éditeur, chaque libraire veut avoir son journal à lui, dans lequel il fasse ses annonces, et vante les ouvrages qu’il publie et les ouvrages que publient ses amis. C’est alors, entre messieurs les libraires qui tiennent ainsi à leur disposition une feuille périodique, et quatre ou cinq cents abonnés, un échange de services et de politesses, qui met de côté toute critique saine, et consciencieuse. Le libraire de Dresde affirmera qu’il vient de paraître chez son confrère de Berlin un roman que tout le monde doit s’arracher ; et, pour agir en homme délicat et reconnaissant, le libraire de Berlin jurera ses grands dieux que rien ne vaut les poésies publiées chez son confrère de Dresde. L’un et l’autre s’encensent ainsi ou s’attaquent, selon le parti qui les unit ou la rivalité qui les sépare, abstraction faite toujours du mérite réel des ouvrages dont ils s’occupent. C’est entre ces honnêtes industriels ce qui arrive assez souvent chez nos journalistes, avec cette différence toutefois, que chez nos journalistes il peut y avoir illusion d’attachemens particuliers, ou d’amour-propre, et que chez les libraires dont nous parlons tout est plutôt calcul d’intérêt.

Après cette première série, que tout lecteur doué d’un peu de tact a bientôt remise à la place où elle doit être, vient celle des journaux anciens, qui vivent sur leur vieille réputation comme une femme galante sur ses souvenirs. Il y a dans la nature du peuple allemand quelque chose de si bon et de si naïf, un respect si religieux pour le passé, qui le porte à admettre sans réflexion ce que ses pères ont admis, et à se réjouir, homme mûr, de ce dont il se réjouissait enfant ! De là, ces vieux meubles