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le premier acte, dans l’idée de la Providence ; il est tout lyrique : INCIPIT OPUS.

Le second, le voici : le Christ arrive ; il apporte le glaive, et encore quelque chose ; il apporte la lutte, il apporte l’individualité. Levez-vous, peuples et royaumes ; l’action commence ! Il est venu pour détacher le monde de l’Orient et le précipiter dans l’Occident. La personnalité des nations s’engage, plus tard ce sera celle de l’individu. Arrivez donc, Barbares de toutes races ! A côté du tombeau du Christ, mettez le tombeau de Rome : un Dieu mort ! un monde mort ! deux tombeaux jumeaux ! Il les faut l’un et l’autre pour le berceau d’un double avenir : SIC FINIT ACTUS SECUNDUS.

Au troisième acte (au moyen-âge et dans le monde moderne), le drame est tout haletant ; il pleure, il palpite, il sanglotte ; il s’est individualisé ; il est arrivé à sa dernière péripétie ; il déchire, il énerve : sa sensibilité est cuisante, elle est intolérable. C’est l’homme, lui, tout seul d’un côté, une fois Hamlet, une fois Pascal, une fois Byron, une fois un autre ; — et contre lui le peuple, le genre humain, le monde. Aussi écoutez, si vous pouvez, son monologue : « Quels soupirs ! ah ! que le cœur me brûle ! Tout me fait mal, tout me blesse ! Dans ma pensée est un univers, dans mon haleine est un siècle, dans mon regard est un abîme… Où me fuir ? Moi ! toujours moi ! rien que moi ! Plus de Dieu ! ce mot me tue… Laissez-moi ! secourez-moi ! Je n’en peux plus !… » EXPLICIT ACTUS TERTIUS.

Les cieux se rouvrent comme un rideau. La nature, le genre humain, l’individualité ont épuisé la lutte. En grandissant, chacun d’eux est devenu infini ; et à ce sommet de l’être, leur harmonie se retrouve. Une même parole les explique l’un à l’autre. Le même mot qui juge le passé crée l’avenir. Tout se rapproche, tout se confond ; tout se comprend, tout est consommé. Les cieux se retirent. La lutte et le drame ont cessé. Le chœur recommence, et le poème du monde réel, à son début et à son dernier mot, se déploie entre deux strophes infinies, comme entre deux éternités. Ainsi finit le mystère de l’idée divine.

C’est là du moins sa forme abstraite. Pour la réaliser dans l’art et dans une œuvre humaine, il fallait une figure, un nom, une tradition populaire dans laquelle elle fût déjà contenue. Ahasvérus est