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Page:Revue des Deux Mondes - 1833 - tome 4.djvu/104

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qui font de cette discussion une des pages les plus curieuses de notre histoire constitutionnelle. — « Un milliard ! s’écriait le général Foy. Un milliard, messieurs ! mais c’est vingt fois le montant de ce déficit de 1789, qui fit éclater la révolution ; c’est le tiers en sus de la rançon de guerre à laquelle nous condamna, en 1815, la victoire de l’étranger. C’est plus qu’il n’en faudrait pour restaurer toutes nos routes, achever nos canaux, reconstruire nos prisons, élever les forteresses qui manquent à la dépense du territoire… Et ceux qui dévoreraient ce milliard sont déjà de beaucoup les plus riches et les plus rétribués… et ce ne sont pas seulement les nationaux et les régnicoles qui prendront part à cette large curée ; ce seront des hommes, jadis français, que les hasards de l’émigration ont fixés et naturalisés sur la terre étrangère ; ce seront des généraux de l’Autriche et de la Russie, qui ont déjà eu leur part du butin fait sur la France. »

M. Villèle, l’orateur spécial, qui avait toujours une réplique prête pour une question de chiffres, et qui ne se dérangeait jamais de son banc pour répondre à des sentimens, prit cette fois le rôle de M. de Peyronnet et de M. Corbière ; il monta les degrés de la tribune d’un air attendri : « Si l’auguste monarque, fondateur de la charte, dit-il d’une voix lugubre, si le roi qui règne sur nous aujourd’hui n’avait pas émigré… » Là, M. Villèle s’arrêta, laissant deviner par son silence le sort qui eût attendu les deux frères de Louis XVI ; et le côté droit lui répondit par un profond gémissement. « Mais nous-mêmes, reprit un moment après M. Villele, qui n’était pas homme à s’oublier long-temps, nous-mêmes, que serions-nous devenus sans l’émigration de nos princes ? Sans l’émigration de nos rois, qu’aurions-nous eu, en 1814 et après les cent jours, à opposer aux armées de l’Europe, établies dans la capitale ? Notre affranchissement de l’étranger, nos libertés publiques, la prospérité et le bonheur dont nous jouissons, nous les devons à l’émigration qui nous a conservé nos princes ! Qu’on cesse donc de faire un crime de leur dévouement et de leur fidélité à ceux qui ont tout perdu pour les suivre ! »

C’est par de tels argumens qu’on arracha un milliard aux chambres : il est vrai qu’une belle partie de ce milliard devait tomber dans les mains d’un grand nombre de membres de ces assemblées.