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Page:Revue des Deux Mondes - 1832 - tome 8.djvu/96

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d’économie, ni au défaut d’une salle assez vaste pour contenir toute la société. La seule raison qu’on m’en donna, c’est qu’il était plus agréable aux hommes d’être seuls. Cette réponse qu’on me fit, me fut ensuite répétée par une foule de personnes à qui j’adressai la même question.

« Je cite cet usage, non-seulement parce qu’il est général en Amérique, mais parce que j’y vois une des principales causes de cette absence absolue de bonnes manières et d’habitudes élégantes, si remarquable chez les hommes et chez les femmes de ce pays.

« On ne saurait s’attendre à trouver dans une république la recherche et l’élégance de manières que l’existence d’une cour qui en inspire le goût, répand à quelque degré parmi toutes les classes dans les monarchies. Mais cette cause ne saurait suffire pour expliquer la rudesse de la société américaine ; et la manière dont les heures consacrées au plaisir y sont employées, concourt sans aucun doute à la produire. Partout, les heures de délassement ont de l’importance aux yeux des hommes, et partout on les voit s’étudier à les employer le mieux possible. Ceux qui préfèrent la société s’attachent de préférence aux moyens d’y paraître aimables, et deviennent par cela même incapables de goûter les douceurs de la solitude ; ceux au contraire qui sont accoutumés à trouver leur plaisir dans la solitude, sont inhabiles à en mettre ou à en prendre beaucoup dans la société. Là où donc les deux sexes se plairont surtout à la société l’un de l’autre, chacun d’eux se prépaiera à y paraître avec avantage ; et là aussi nécessairement, les hommes s’abstiendront de mâcher du tabac et de cracher sans cesse, et les femmes de leur côté aspireront à quelque chose de mieux qu’à la gloire de faire du thé à la perfection.

« En Amérique, sauf la danse qui n’est guère d’usage que pour les personnes non mariées, tous les plaisirs des hommes impliquent l’absence des femmes. Elles sont exclues de leurs dîners et de leurs parties de jeux ; elles ne paraissent ni à leurs sociétés de musique ni à leurs soupers de clubs, ni à aucune de leurs réunions. Ajoutons que, quand on changerait cet usage, il resterait à imaginer un expédient, pour débarrasser les femmes des soins grossiers du ménage qui sont à leur charge. Même dans les états à esclaves, si elles ne sont point occupées à savonner et à repasser, à pétrir des pudings et des gâteaux la moitié du jour, et à les faire cuire l’autre moitié, encore sont-elles trop prises par les autres soins du ménage et la surveillance de la maison, pour devenir jamais des compagnes élégantes et éclairées de leurs maris. J’ai rencontré à Baltimore, à Philadelphie et à New-York, quelques exceptions à ce fait ; mais il n’en reste pas moins exactement vrai dans sa généralité. »