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Page:Revue des Deux Mondes - 1832 - tome 8.djvu/93

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L’animal suffirait à l’homme, et Dieu ne nous aurait pas donné d’autres facilités qu’à lui. Mais il n’en est point ainsi ; si nous cherchons de quoi se compose une heure de plaisir, nous trouverons qu’elle est faite d’une multitude de sensations agréables, produites par une multitude d’impressions, qui ont ému successivement presque toutes les fibres de notre constitution. Quand ces fibres, pour n’avoir jamais été touchées, sont encore endormies, les choses qui nous entourent importent moins parce qu’elles sont à peine senties ; mais lorsque toute notre nature est sur pied, lorsque chaque nerf éveillé est comme une touche qui rend un son, alors tout nous importe, parce qu’il n’est rien qui ne puisse être pour nous une occasion de souffrance ou de plaisir. Que les créatures humaines qui en sont là, se gardent bien de visiter les Etats-Unis, ou du moins que si elles y vont, elles ne s’y arrêtent que ce qu’il faut, pour mettre dans leur mémoire des images qui leur rendront plus douces par le contraste les habitudes de leur pays.

Guarda e passa (e poi) ragionam’di lor.

« J’ai fait connaissance à Cincinnati avec les beautés de la vie simple, et je puis dire qu’elle m’était plus désagréable encore par ses effets sur les manières des habitans que par les privations personnelles qu’elle m’imposait. Jusque-là, je ne m’étais pas fait une idée de la foule des sensations agréables que donnent la demi-élégance et la demi-civilisation auxquelles sont parvenues les classes moyennes en Europe. A toute minute nous nous sentions choqués d’une foule de petites choses trop futiles même pour être consignées dans ces pages frivoles, et qui venaient péniblement nous rappeler que nous étions loin de notre chère patrie.

«Tous les besoins physiques trouvent abondamment de quoi se satisfaire à Cincinnati, et à très-bon marché. Mais hélas ! ce n’est là qu’un bien petit chapitre dans l’histoire d’un jour agréable. Le défaut universel et absolu de manières dans les deux sexes est si remarquable, que j’étais constamment occupée à en chercher l’explication. Assurément il ne vient pas d’un défaut d’intelligence : j’ai entendu en Amérique beaucoup de conversations lourdes et ennuyeuses ; mais (sauf la classe toujours privilégiée des jeunes personnes) je puis dire que j’en ai rarement entendu de sottes. Les Américains ont l’intelligence nette et l’esprit actif: s’ils sont ignorans, c’est plutôt sur les sujets qui n’ont qu’une valeur conventionnelle que sur ceux qui ont une importance réelle. Mais il n’y a ni charme ni grâce dans leur conversation ; à peine durant tout mon séjour parmi eux ai-je entendu une phrase élégamment tournée et correctement prononcée, sortir de la bouche d’un Américain : il y avait toujours, soi