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Page:Revue des Deux Mondes - 1832 - tome 8.djvu/86

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Nous citerons encore le passage suivant :

« Si je voulais consigner ici la dixième partie des actions peu délicates, que des Américains m’ont racontées de leurs concitoyens et de leurs amis, je suis persuadée que mes lecteurs suspecteraient ma véracité ; je ferai donc mieux de m’en abstenir. Mais je ne puis m’empêcher d’exprimer une opinion dont quatre années d’observations attentives m’ont convaincue, c’est que le sens moral est moins développé dans la nation américaine que chez les peuples de l’Europe. Faites qu’un Américain soit parfaitement persuadé que son voisin est un malhonnête homme ; j’ose affirmer qu’il rompra avec lui, si toutefois il ne peut espérer aucun avantage de son amitié ; mais quant à la question de savoir ce qui constitue un malhonnête homme, il n’est presque pas un article du Décalogue sur lequel vous ne trouviez son opinion infiniment plus indulgente que la nôtre ; en un mot, sa conscience est plus obtuse, moins délicate et moins susceptible en tout ce qui concerne le juste et l’honnête.

« Cervantes a tourné en ridicule l’exagération des sentimens chevaleresques ; mais il en a respecté l’esprit. Ce qu’il y avait de noble et de bon dans ces sentimens vit encore dans le sang européen, sous la puissante protection des habitudes, infiniment plus sûre que celle du bouclier et de l’épée. Peut-être n’est-il pas donné aux nations qui n’ont point passé par l’époque chevaleresque, d’avoir jamais cette délicatesse de moralité qu’elle nous a laissée. Assurément je ne regrette point la chevalerie errante, et je ne changerais pas la sauve-garde des lois contre celle du plus loyal champion qui ait jamais manié la lance ; mais je crois fermement que la susceptibilité d’honneur introduite par la chevalerie et qu’elle nous a léguée, est le meilleur antidode à l’influence abrutissante des triviales occupations de la vie commune ; et que l’absence absolue de cette susceptibilité morale dans la race américaine est précisément ce qui la rend si indifférente pour cette vertu vulgaire qu’on appelle probité. »

L’histoire suivante d’un petit garçon qui, à dix ans, est déjà possédé de cet esprit de spéculation et d’épargne éminemment américain, nous paraît plus propre que toutes les réflexions du monde à peindre ce côté remarquable du génie et du caractère des habitans de l’Union.

« Il y avait dans le village une maison que sa pauvreté faisait remarquer ; elle avait un si grand air de misère, que cela m’empêcha pendant long-temps d’y entrer. Un jour cependant informée que j’y trouverais des poulets et des œufs dont j’avais besoin, je me décidai à le faire. Je