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Page:Revue des Deux Mondes - 1832 - tome 8.djvu/745

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M. Eugène de Pradel improvise généralement vers sept heures du soir, rue Chantereine, n° 19 bis. Il improvise des bouts rimés, des couplets et des chansons, plus des tragédies en vers français, si l’on veut, en trois ou cinq actes, comme on veut.

Les bureaux ouvrent à six heures, ainsi qu’à tous les théâtres. Vous prenez un billet, puis, avant d’entrer, vous mettez un sujet de tragédie dans un tronc sous le vestibule. C’est de même qu’à l’église. Pour les besoins de la tragédie, pour le culte de la tragédie, s’il vous plaît ; n’oubliez pas la tragédie, s’il vous plaît. J’aime ce tronc, je l’avoue. Ce tronc flatte mon amour-propre. Je dépose en passant mon sujet dans le tronc, comme je déposerais un gland dans la terre. Eh bien ! mon sujet va germer au fond de la tête de l’improvisateur français. Mon sujet deviendra une tragédie. J’aurai planté une tragédie. Mes arrière-neveux me devront cette tragédie. Cela me réjouit d’avance, moi.

Il serait cependant fort difficile que M. Eugène de Pradel improvisât en une séance toutes les tragédies dont le tronc contient les sujets. Il faut donc que l’un d’eux soit choisi et voté par les spectateurs à la majorité. Ce vote ne s’obtient point sans bruit et sans querelles. Chacun tient naturellement au sujet qu’il a porté. Chacun veut voir pousser sa tragédie. Mais, qu’on se batte et qu’on se déchire dans la salle, M. Eugène de Pradel s’en moque. Il ne se soucie pas plus du sujet de l’un que de celui de l’autre. Toute graine de tragédie lui est bonne. Il est sûr de son affaire. Il sait bien qu’il fera une tragédie, ni plus ni moins, une tragédie à l’ombre de laquelle s’endormiront, non-seulement celui qui l’aura semée, mais encore le reste de l’auditoire.

La troisième soirée d’improvisation de M. Eugène de Pradel nous a donc valu la tragédie d’Urbain Grandier.

Dès qu’il fut irrévocablement arrêté que nous aurions Urbain Grandier, M. Eugène de Pradel, qui est un fort bel homme, habillé de noir, comme il convient à un improvisateur, demanda cinq minutes pour se recueillir ; puis, les cinq minutes expirées, il reparut les cheveux en désordre, l’œil bagard, sans cravate ; ce qui voulait dire que le démon de l’inspiration était en lui.

De là Urbain Grandier, tragédie non pas en cinq actes, comme je le prétendais, mais en trois seulement, ainsi que me l’a juré sur l’Evangile l’illustre prestidigitateur, M. Comte, auprès duquel mon heureuse étoile m’avait ce soir-là placé.

Et vraiment, tout le temps que je veillai, mon plus grand divertissement fut d’observer M. Comte, et l’effet que produisait sur lui l’improvisation de M. Eugène de Pradel. C’était plaisir, tandis que l’improvisateur improvisait, de voir les mains intelligentes de M. Comte s’agiter, convulsivement impatientes, et en proie à une involontaire émulation. M. Comte se disait alors assurément : — C’est bien ; mais il n’y a pas là merveille. M. Eugène de Pradel escamote des rimes et des pensées; moi j’escamote de petits oiseaux, des demoiselles et des fleurs. Nous sommes des artistes de la même famille.

Quoiqu’il en soit, et toute jalousie de confrère à part, M. Comte était évidemment fort satisfait des tours de mots de M. Eugène de Pradel.

Après Urbain Grandier, il y a eu un morceau d’harmonie. Ce morceau d’harmonie se cachait modestement dans les coulisses. On ne le voyait pas, mais on l’entendait, je vous assure.

Les bouts rimes, les chansoas et les couplets sont venus enfin. Là,