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Page:Revue des Deux Mondes - 1832 - tome 8.djvu/740

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ils forment la douzaine ; et, si quelqu’un les attaque, ils appellent la police.

Dans le pays de Lucques, comme dans une grande partie de la Toscane, les femmes portent de grands chapeaux de castor noir avec de longues plumes noires pendantes ; les couseuses de chapeaux de paille portent aussi cette lourde coiffure. Les hommes, au contraire, ont de légers chapeaux de paille, que les jeunes gens reçoivent souvent en cadeau de leurs maîtresses qui les ont tressés elles-mêmes en poussant plus d’un soupir. Francesca vivait autrefois parmi ces filles ; c’était une des fleurs de la vallée de l’Arno ; elle tressait un chapeau de paille pour son caro Cecco, baisant chaque brin de paille qu’elle y employait, et chantant le joli air : Occhie, stelle mortale ! La tête aux boucles noires qui porta ce charmant chapeau, a maintenant une tonsure, et le chapeau lui-même est suspendu, comme chose inutile, dans le coin d’une triste cellule d’abbé à Bologne.

Je fais partie de ces gens qui prennent toujours un chemin plus court que la grande route, et à qui il arrive toujours de s’égarer dans les sentiers entre les rochers et les bois. Cela m’arriva encore cette fois, et je mis un temps infini à mon voyage à Lucques. J’interrogeai en vain tous les êtres animés pour leur demander ma route Je ne pus arracher un mot aux papillons que je trouvai posés sur de grandes fleurs à pétales ; ils étaient envolés avant que je leur eusse adressé ma demande, et les fleurs secouaient silencieusement leurs clochettes. Je me tournai alors vers les rochers les plus escarpés, et je m’écriai : Nuages du ciel, montrez-moi le chemin qui mène vers Francesca ! Est-elle à Lucques ? Où est-elle ? où danse-t-elle ?

Au milieu de ces folles expansions, il se peut qu’un aigle grave que mon invocation troublait dans ses rêveries solitaires, m’ait lancé un regard de mépris. Mais je lui pardonne volontiers, car il n’avait jamais vu Francesca ; c’est pourquoi il pouvait rester si indépendant sur son rocher, et contempler le ciel d’un œil si libre et si fier. Ces aigles ont un regard si orgueilleux ; ils vous toisent avec tant de dédain, qu’ils semblent vous dire : « Quelle sorte d’oiseau es-tu, toi ? sais-tu bien que je suis encore roi, comme du temps où je portais la foudre de Jupiter et les drapeaux de Napoléon ? Toi, n’es-tu pas quelque docte perroquet qui récite pédantesquement de vieilles chansons ? ou un langoureux tourtereau qui roucoule misérablement sa peine ? ou quelque oie déchue dont les ancêtres ont sauvé le Capitole ? ou un coq servile à qui on a attaché par ironie l’emblème du vol, et qui bat des ailes pour faire croire qu’il est un aigle ? » Je ne sais si l’aigle pensait toute ces choses, mais le regard que je lui lançai était plus fier que le sien,