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Page:Revue des Deux Mondes - 1832 - tome 8.djvu/736

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autrement, l’autre ne pourrait le supporter. Mais le danger est bien plus grand encore, quand le poignard et le poison guettent un homme sur le chemin de l’amour. Peut-être, monsieur le marquis, est-il fort heureux que vous soyez retenu ici ; car il se pourrait qu’un petit Italien vous attendît avec une dague de six aunes de long, et qu’il vous la plongeât dans la gorge. Ou peut-être, continua-t-il, sans se laisser troubler par le désespoir du marquis, ou peut-être, quand vous vous seriez établi bien tranquillement près de lady Maxfield, le beau-frère serait-il revenu tout à coup de voyage pour vous faire signer une lettre de change de cent mille marcs. Je ne veux pas prévoir des choses fâcheuses ; mais je suppose que vous seriez un bel homme, et que lady Maxfield, désespérée de perdre un si bel homme, et jalouse, comme toutes les femmes, ne voudrait pas qu’il fît le bonheur d’une autre après son départ. Que fait-elle ? elle prend un citron ou une orange, y met une certaine poudre, et vous dit : Refroidis-toi, mon bien-aimé, la chaleur t’accable. Elle vous donne alors le citron ou l’orange, et le lendemain vous êtes réellement un homme refroidi. Il y avait un homme qui s’appelait Pieper, et il avait une passion amoureuse pour une demoiselle qu’on nommait l’Ange à la trompette, et qui demeurait devant le magasin de café. L’homme demeurait dans la Fuhlentwiete... [1]

Hirsch ! s’écria le marquis en fureur, Hirsch, je voudrais que ton Pieper de la Fuhlentwiete, et son Ange à la trompette, et toi et ta Gudule, vous eussiez mon sel de Glauber dans le ventre !

Que voulez-vous donc, monsieur Gumpel ? répondit Hyacinthe un peu ému par cette interpellation ; suis-je cause que lady Maxfield part cette nuit, et qu’elle vous invite ce soir ? Pouvais-je le prévoir ? Suis-je Aristote ? Ai-je été placé près de la Providence ? J’ai seulement promis que le sel ferait son effet, et il le fera certainement, et d’autant plus vite, que vous vous remuerez comme vous faites, que vous serez disparate et passionné...

Je veux donc rester tranquille ! murmura Gumpelino, en se jetant sur le sofa. Mais, reprit-il en soupirant, après un long silence ; mais que pensera la dame, si je ne viens pas ? Elle m’attend ; elle tremble ; elle soupire...

Hyacinthe branlait la tête, une pensée hardie semblait fermenter sous sa livrée rouge. — M. Gumpel, dit-il enfin, envoyez-moi vers elle. J’ai votre excuse.

Et il partit sans attendre la réponse de son maître.

  1. Petite rue de Hambourg.