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Page:Revue des Deux Mondes - 1832 - tome 8.djvu/711

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promesse de Valentine : Soyez tranquille ! il aurait mis à cela plus d’adresse et moins de naïveté. Le métier se serait passé du cœur.

Faut-il traduire par le nom de Georgina l’anonyme mystérieux ? je ne sais. Mais en tout cas, quel que soit l’auteur de ces deux beaux livres, voici les conjectures auxquelles je m’arrête. Ce doit être une femme d’une sensibilité vive, mais qui de bonne heure aura eu la direction personnelle de ses actions. Cette liberté prématurée a donné à son esprit un caractère quelque peu viril. A côté d’une idée qui ne pouvait naître que sur l’édredon, entre les blondes d’un bonnet, à côté d’un sentiment qui part d’un cœur emprisonné sous un corset, il s’en rencontre parfois qui indiquent un hardi cavalier, la cravache à la main, courant à travers champs, de grand matin, humant l’air à pleins poumons, sautant les fossés au risque de rompre le cou de son cheval. C’est tour à tour la naïveté de Longus, l’entraînement de Manon Lescaut, puis les tons crus et hardis de Beyle ou de Mérimée. Il est impossible d’avoir plus d’éloquence avec moins de style.

Parmi les livres de femmes, je préfère de beaucoup Indiana et Valentine aux livres de miss Burney ou de madame de Tencin. Avec moins de qualités littéraires que Delphine et Corinne, tous deux possèdent des qualités poétiques bien supérieures ; car les deux romans de madame de Staël ressemblent trop souvent à l’enseignement universitaire, ou à l’improvisation d’un salon de beaux-esprits et de bas bleus. Pour moi, je n’hésite pas à le déclarer, Indiana et Valentine se placent sur la même ligne que Clémentine et Clarisse, et j’excepterai toujours des deux chefs-d’œuvre de Richardson les deux tiers au moins qui gâtent le troisième. C’est du dernier que j’entends parler. Les parties paisibles d’Indiana et de Valentine se peuvent comparer aux meilleures pages de madame de Souza, d’Eugène de Rothelin, et d’Adèle de Sénange. C’est la même éloquence de cœur, la même puissance et la même simplicité d’expression.

Toutes ces preuves sont accablantes et trahissent l’anonyme : c’est un livre de femme ; car c’est aux femmes seulement qu’il est donné d’avoir de l’esprit avec le cœur. L’homme au contraire mêle son esprit et l’artifice de sa pensée à l’expression de tous