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Page:Revue des Deux Mondes - 1832 - tome 8.djvu/68

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pas ? ... J’allai dire adieu à mon bourgeois du faubourg Saint-Denis ; j’embrassai sa femme en la remerciant ; j’embrassai aussi mademoiselle Céleste ; je dis seulement : à revoir, à Dupuis mon protecteur, que j’ai vu souvent jusqu’en 1820 où il est allé s’établir en Allemagne, et j’engageai à dîner tout l’atelier pour la fin du mois. Alors j’achetai un habit bourgeois, un habit vert, un habit à la mode ! C’est une époque dans ma vie. L’Espagnol m’amena un Portugais, et celui-ci un Brésilien. J’étais au comble de mes vœux ; je ne devais rien à personne ; je dînais à vingt-deux sous tous les jours, et je voyais Talma une fois par semaine !

Comment je fus un instant commis de la guerre à la place d’un de mes amis qui avait été soldat du train, apothicaire, précepteur et qui depuis s’est fait prêtre, c’est ce qu’il est inutile que je dise. Comment je m’associai à un agent d’affaires qui gagnait de l’argent pendant que j’en perdais, moi, c’est ce qui serait trop long à raconter. Comment je devins journaliste... et parbleu comme tout le monde, par amour du théâtre où je voulais avoir des entrées franches, par désir de me voir imprimer, par vanité, et puis aussi par besoin d’avoir une existence stable. Le hasard me favorisa, et bientôt je fus associé à cinq ou six littérateurs de l’empire fort renommés. Ma nouvelle carrière fut heureuse ; elle m’a permis de payer une dette d’amour et d’élever un enfant !... Que de nuits j’ai passées ! combien j’ai travaillé ! que de tourmens d’amour-propre m’ont torturé ! et les choses que j’ai vues, les hommes que j’ai connus, les intrigues politiques et les intrigues de coulisses qui se sont nouées devant moi ! si je disais cela, quel appendice je joindrais à certains mémoires ! je m’en garderai bien. De tout ce qui m’est arrivé dans cette vie du journaliste quotidien, si active, si diverse, si fatigante, si agréable, si désolante et si gaie, je ne veux vous raconter qu’une aventure.

C’était en 1823, si je ne me trompe. Louis XVIII avait donné à madame du Cayla la petite maison de Saint-Ouen, que tout le monde connaît. Le don était connu du public ; on jasait beaucoup dans les salons de cette libéralité ; les femmes qui n’avaient pu obtenir l’honneur de l’amitié déclarée que le roi avait pour la jolie comtesse, en médisaient très-fort et se moquaient du vieux monarque qui affichait des prétentions de jeune homme,