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Page:Revue des Deux Mondes - 1832 - tome 8.djvu/655

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La saison des pluies, qui est d’autant plus précoce qu’on s’éloigne davantage des côtes de la Guyane, s’était annoncée, peu de jours après notre arrivée, par des grains qui augmentaient successivement en intensité et en durée. L’Oyapock commençait à hausser, et la difficulté de le remonter croissait dans la même proportion. La personne que j’accompagnais avait atteint le but de son voyage par les achats nombreux qu’elle avait faits aux Indiens ; elle renonça à aller plus loin, et se disposa à descendre avant que l’impétuosité du courant pût compromettre ses canots, qui étaient chargés à couler bas. J’aurais été obligé de faire comme elle, lorsque nous fûmes rejoints par M. Adam de Bauve, jeune voyageur chargé par le gouverneur de la colonie de préparer les voies à M. Leprieur, qui se préparait, à Cayenne, au voyage qu’il exécute en ce moment, et dont j’ai parlé au commencement de mon récit. L’intention de M. Adam de Bauve étant de visiter le Yarupi, avant de continuer sa route, je lui proposai de l’accompagner, et je laissai mon premier compagnon partir seul.

Les quinze jours que j’ai passés chez Tapaïarwar ne m’ont laissé que des impressions favorables sur les Indiens. La bonne intelligence, la paix, régnaient parmi les membres de cette famille. Tous se levaient au point du jour, allaient se baigner dans la rivière, puis revenaient au carbet prendre leur repas en commun. Chacun se livrait ensuite aux occupations que sa fantaisie lui suggérait : les hommes allaient à la chasse, à la pèche, fabriquaient des flèches, ou se couchaient dans leurs hamacs ; les femmes préparaient les alimens, travaillaient à l’abatis ou tissaient des hamacs en coton. Tous ne donnaient à la paresse qu’un temps modéré pour des Indiens, et je n’ai vu, pendant mon séjour, aucun excès de cachiry, même à la suite des danses dont j’ai parlé. Ainsi entouré des siens, Tapaiarwar, tranquille et déchargé de toute espèce de travaux, ressemblait à un patriarche qui achève en paix sa carrière ; et, en contemplant cette existence paisible et ignorée, je me suis souvent demandé ce que la civilisation pourrait faire de plus pour lui, sans trouver à cette question de réponse satisfaisante.


THEODORE LACORDAIRE.