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Page:Revue des Deux Mondes - 1832 - tome 8.djvu/648

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l’Oyapock. Ses poitos [1] étaient nombreux et cultivaient ses abatis, chassaient et péchaient pour lui, sans qu’il eût à s’occuper de ces divers travaux. Tant de grandeur et de bien-être a disparu à la suite d’un malencontreux voyage qu’il fit à Cayenne, lorsque M. Milius était gouverneur. Il fut revêtu par lui d’un vieil uniforme de capitaine de vaisseau, admis à sa table, invité à plusieurs bals au Gouvernement, et comblé de présens, parmi lesquels étaient des fusils et des munitions. Ces honneurs tournèrent la tête au pauvre Waninika ; de retour parmi les siens, il affecta des airs de pouvoir absolu, les maltraita de paroles, et tira même, dit-on, des coups de fusil sur plusieurs d’entre eux qui refusaient de lui obéir. Cette idée lui était venue en voyant fusiller deux soldats de la garnison, pendant son séjour à Cayenne. Les Indiens, peu accoutumés à ces façons d’agir, s’éloignèrent de lui les uns après les autres, et cessèrent de l’aider dans ses travaux. Aujourd’hui Waninika est seul avec ses deux femmes et deux petits enfans. Les mauvaises herbes et les broussailles assiègent son carbet, et aucun de ses compatriotes ne s’arrête en passant devant sa demeure ; il est devenu un des plus misérables Indiens de la rivière. Ceci donne une idée exacte de l’autorité dont jouissent les chefs de ces peuplades. Waninika, eu droit, est toujours considéré par les Indiens comme leur capitaine, mais par le fait son pouvoir est complètement nul.

Nous envoyâmes un de nos Indiens prévenir ceux du Yarupi, dont nous n’étions séparés que par une distance de quelques lieues à travers les bois, où nous allions les attendre pour faire des échanges, près du saut Moutouchy, où Waninika nous avait indiqué que nous trouverions un campement plus convenable que celui où nous étions. Il nous y conduisit lui-même, et nous y arrivâmes dans l’espace de trois heures, après avoir franchi un barrage immense de roches, nommé Loulou-Aï-Tou.

Le lendemain nous vîmes reparaître notre envoyé avec quelques Indiens du Yarupi, appartenant aux habitations les plus

  1. Ce mot signifie sujet, vassal, et même esclave ; il est d’un usage général parmi les Indiens de l’Amazone, de l’Orcnoquc, et même d’une partie du Brésil.