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Page:Revue des Deux Mondes - 1832 - tome 8.djvu/603

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Qu’ils sont coupables les détracteurs de la France à la face de l’Europe ! Ils en font une folle, une bacchante toujours ivre, une torche à la main, et dont l’aveugle pétulance peut incendier à toute heure la civilisation moderne. Déclamations stupides de la perfidie ou de la sottise ! Jamais peuple dans sa vraie majorité n’a été plus sensé qu’aujourd’hui le peuple de France : il a beaucoup d’expérience, car il a beaucoup souffert, il a la raison exercée, car elle s’est trempée dans les revers, recueillie dans la paix, après s’être éblouie dans la gloire : il aime tous les peuples, car il les connaît, il les a vus et chez eux et chez lui. C’est la seule nation où l’esprit national ne mène pas à l’égoïsme ; le jour où le Français séparerait sa cause de celle de l’humanité, il perdrait sa nationalité ; et quand on a dit que le sang français n’appartient qu’à la France, on a outragé la vérité, son pays et nos cœurs.

Oh ! ne craignons jamais d’exalter chez nous l’amour de la patrie, car cet amour ne saurait nous égarer dans les calculs et les susceptibilités de l’égoïsme : nous avons plutôt à nous garder de faire trop bon marché de nous-mêmes ; mais nous trouverons facilement l’équilibre dans l’entente de notre rôle au milieu de l’Europe et de notre siècle. L’Allemagne, monsieur, si elle est juste, doit aimer la France, car nous portons à votre illustre pays la plus cordiale affection : nous savons tous les dons qu’a versés sur la civilisation moderne sa puissante ; originalité ; nous appliquons sciemment à l’Allemagne les paroles de Tacite sur la Germanie : Propriam et sinceram et tantum sui similem gentem [1]. Et qui pourrait refuser son admiration sympathique à la patrie d’Arminius ? Si vous avez été lens à éclore, quel épanouissement rapide, une fois le temps venu ! Quel progrès depuis Luther jusqu’à Kant, depuis Voltaire jusqu’à Hegel, depuis Rousseau jusqu’à Goethe ! Vous nous avez rejoints, c’est bien ; vous êtes aussi savans aujourd’hui que nous au seizième siècle, aussi policés que nous au dix-huitième. Vous voulez être aussi libres que nous au dix-neuvième ; vous le serez comme vous l’entendrez, à votre façon, à la guise de vos instincts et de vos mœurs. Nous

  1. De moribus Germanorum, Cap, IV.