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Page:Revue des Deux Mondes - 1832 - tome 8.djvu/595

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endurer, pour tout conquérir ; fille de ses œuvres, elle a les pieds déchirés les Nains sanglantes ; parfois on la voit errer sur la frontière des empires, comme une exilée, sans pain et sans asile ; on l’a rencontrée souvent marchant à peine, mourante, mais elle ne meurt jamais ; en échange de tous les maux qu’elle supporte, Dieu l’a dotée de l’immortalité ; ç’a été le pacte entre elle et lui ; de plus, il lui a donné une ame qui ne fléchit pas, un bras qui frappe, une raison qui gouverne ; et quand cette vierge n’est pas dans les fers, vous la voyez sur les champs de bataille, ou bien elle écrit et promulgue ses lois.

Recevoir, conserver et perfectionner des lois bonnes et convenables, est pour les sociétés le premier des biens : c’est le devoir des grandes révolutions, d’innover salutairement : dans le cours des siècles tranquilles, les mœurs s’incorporent avec les lois, les modifient, les améliorent, les altèrent, quelquefois même tiennent tout-à-fait leur place ; les réformes que se permet le législateur sont douces, mais timides ; et si elles épargnent à la société des secousses, elles n’accomplissent pas sa guérison. Les révolutions au contraire ébranlent le tempérament des peuples, mais elles peuvent le régénérer : il y a des instans à saisir, des crises à fructifier. L’Angleterre revient aujourd’hui sur les omissions et les oublis de ses deux révolutions de 1640 et de 1688. La France se plongea sans réserve au plus vif de l’innovation révolutionnaire ; suivons un peu les phases de ses expériences.

Jusqu’en 1789, le roi avait été le législateur : malgré les enregistremens parlementaires et les interventions rares des états-généraux, la puissance exécutrice et monarchique avait écrit et imposé les lois de la société française ; tel était le principe, le caractère et le signe de l’antique monarchie. C’est aussi là que l’Assemblée constituante porta l’effort de sa philosophie révolutionnaire. La constitution de 1791 ne laissera guère dans l’histoire de l’humanité qu’une pensée, mais grande et souveraine : à savoir, la supériorité rationnelle du pouvoir législatif sur la puissance exécutrice, et le peuple devenu législateur en lieu et place du roi. Voilà bien l’esprit de la France d’ériger d’un seul coup une vérité qui détrône brusquement le passé, mais qui aura long-temps à