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Page:Revue des Deux Mondes - 1832 - tome 8.djvu/571

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sur ses pates de derrière, pour le frapper de celles de devant. Le montaraz, qui épiait tous ses mouvemens, le saisit brusquement par ces parties, et, l’éloignant de son corps de toute la longueur de ses bras, le tint un moment en respect. Le jaguar, surpris et furieux, voulut alors faire usage de ses pâtes de derrière pour déchirer son antagoniste ; mais à chaque bond qu'il faisait dans ce but, ce dernier le faisait retomber avec violence sur le sol. Cette lutte inégale dura près d'un quart d'heure, au bout duquel le montaraz, sentant ses forces épuisées, lâcha prise, et, repoussant le jaguar, le jeta à quelques pas de distance haletant et n'en pouvant plus ; s'apercevant ensuite qu'il avait perdu son chapeau dans le combat, il eut le courage d'aller, avec le sang-froid particulier aux hommes de ce pays, le ramasser entre les jambes de l'animal, qui le laissa faire, et il s'éloigna sans être poursuivi. Ce fait, tout incroyable qu'il paraisse, n'est pas le seul de ce genre que je pourrais citer, et il s'explique autant par la force prodigieuse de l'homme en question que par l'extrême flexibilité de la colonne vertébrale du jaguar, dont toute la puissance musculaire est concentrée dans la tête, le cou et les membres antérieurs. Cette puissance une fois neutralisée, comme dans le cas précédent, l'animal ne conserve plus qu'une vigueur inférieure à celle d'un homme fortement constitué.

Les bâtimens qui remontent le Parana, ayant coutume de s'arrêter chaque soir, et de s'amarrer aux arbres du rivage, sont obligés de prendre quelques précautions contre les jaguars, qu'on a vus plus d'une fois venir à bord, pendant la nuit, pour enlever les hommes. Les villages situés sur les bords du fleuve sont également exposés à leurs attaque, et on en tue assez souvent dans le voisinage des habitations. En 1823, un de ces animaux pénétra pendant la nuit dans l'église des Franciscains de la ville de Santa-Fé, dont il trouva, par hasard, la porte entr'ouverte, et se réfugia dans la sacristie. Au jour, un moine y entra pour se préparer à dire sa messe, et fut aussitôt mis à mort ; un second eut le même sort. Un troisième, apercevant l'animal, eut le temps de fermer la porte, et donna l'alarme. Cette sacristie n'ayant point de fenêtres, on fut obligé de faire une ouverture au toit pour pouvoir tirer le jaguar ; et l'un des assistans, plus hardi que les autres, se mit à cheval sur une poutre qui traversait l'édifice à vingt pieds de hauteur du sol. Le jaguar, en l'apercevant, fit un bond énorme, et l'atteignit assez pour lui déchirer les jambes avec ses griffes ; mais le chasseur, ne perdant pas son sang-froid, le tira presque à bout portant, et le tua sur le coup.

Quoique ces animaux s'étendent dans le sud, bien au-delà de Buenos-Ayres, il est extrêmement rare qu'on en voie dans les environs de cette