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Page:Revue des Deux Mondes - 1832 - tome 8.djvu/559

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En tête de ce volume, Béranger portera sur lui-même, sur l’ensemble de son œuvre, sur la nature de son rôle et de son influence durant ces quinze années, un jugement qu’il nous serait téméraire de devancer ici pour notre compte. A partir du Dieu des Bonnes Gens, toutes ses facultés, toutes ses passions tendres ou généreuses, se versèrent dans ce genre unique, qui ne lui avait semblé d’abord qu’une diversion et presque une dérogation à son talent. Ces Petits Poucets de la littérature, comme il les appelle portèrent aussitôt par mille chemins les messages retentissans de sa grande âme. La Sainte-Alliance des Peuples, composée dès 1818, est en quelque sorte un magnifique pavillon dressé au centre et au sommet de cette chaîne de coltines dont le Dieu des Bonnes Gens décore le ciel. Hymne humain, pacifique, inaltérable, il nous montre combien dès-lors, dans la fumée de l’engagement libéral, l’horizon de Béranger était le même, aussi vaste et à découvert que son regard l’embrasse aujourd’hui. Et autour, au-dessous de cette dominante pensée, combien d’autres d’une émotion plus circonscrite, mais non moins pénétrante ! La plainte du pays ; la douleur morne, l’espoir opiniâtre de la vieille armée ; l’espoir plus léger, l’impatience et les moqueries de la jeunesse ; la tristesse dans le plaisir ; de l’esprit tour à tour piquant, coloré, attendri, comme il ne s’en trouve que là depuis Voltaire ; de suaves et gracieuses enveloppes d’une pureté d’art antique, et qui par momens rappellent, ainsi qu’on l’a remarqué avec goût, Simonide, Asclépiade et les érotiques de l’Anthologie. Les Bohémiens et les Souvenirs du Peuple, publiés en 1828, ont manifesté chez Béranger un progrès encore imprévu de grandeur et de pathétique dans la simplicité, et aussi de poésie impartiale, généralisée, s’inspirant de mœurs franches, se prenant à des instincts natifs du prolétaire, et d’une portée non plus politique, mais sociale. Le Juif errant, le Contrebandier, etc., etc., continueront, on le verra, ce genre de ballade philosophique qui touche aux limites extrêmes de la chanson : presque toujours Béranger a pris soin de rattacher ces excursions, assez vagabondes en apparence, à une prophétique pensée d’avenir. On a essayé dans les vers suivans, qui lui sont adressés, de faire saillir cette loi progressive de son génie, et de montrer en même temps combien toutes choses