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Page:Revue des Deux Mondes - 1832 - tome 8.djvu/51

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ailes de pigeon, sans-culotte à talons rouges, cruel par peur, courtisan de la guillotine, n’a jamais eu l’estime de ceux mêmes à la suite desquels il marchait en serviteur soumis. J’étais fort peu content d’avoir ce dernier à ma gauche, et son collègue à ma droite ; j’avoue que j’eus peur, et j’en ris aujourd’hui quand j’y songe. Mais figurez-vous un pauvre garçon de vingt ans, — alors à vingt ans on n’était pas homme ; l’empire avait mis bon ordre aux prétentions des jeunes gens de cet âge qui auraient eu des velléités trop mâles en matière de politique ! — figurez-vous, dis-je, un garçon de vingt ans, né à Lyon quelques mois après le siège de cette ville, pendant les horreurs d’une terreur locale qui a gardé le nom du représentant Réverchon, bercé par conséquent avec les récits des funestes événemens de la veille, et voyez-le à table entre deux des hommes les plus fameux de la terrible époque qu’on lui apprit à détester en lui racontant son père cherché par la hache du bourreau, et sauvé par un gendarme ; son aïeul guillotiné après avoir été un des premiers partisans de la révolution ; un de ses oncles égorgé et empaillé par des furieux qui finissent par jeter ce mannequin de chair dans la Saône ! Elevé dans la crainte de Dieu et dans la haine de la Convention, dont je ne connaissais que les œuvres sanglantes, je frémis en m’asseyant sur cette chaise, que le hasard avait si mal placée ; je ne sais pas si, un instant, je ne me dis pas en moi-même : « Ces gens-là me mangeront pour leur dessert ! »

Je m’efforçai cependant de faire bonne contenance, et je me résignai à tout ce qui pouvait arriver. Je dînai mal, très-mal, quoique j’eusse bon appétit. Je mangeais du bout des dents sans dire une parole, et en écoutant la conversation des deux vieux politiques. Je ne fus pas long-temps à m’apercevoir que ces messieurs avaient peu d’affection l’un pour l’autre. L’homme aux bas de soie et à la coiffure poudrée n’aimait pas son ci-devant collègue, mais il affectait avec lui beaucoup de politesse, il le caressait de paroles flatteuses ; du reste, c’était un causeur spirituel, assez gai et fin ; il appelait l’empereur : Sa Majesté Bonaparte. A ma gauche on avait un autre langage, on supprimait la