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Page:Revue des Deux Mondes - 1832 - tome 8.djvu/49

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lie-de-vin, son épée de théâtre, sa coiffure de velours à plumes ; rendez-lui son habit vert, et ses petites épaulettes, et son épée de général et son petit chapeau sans panache si connu de ses grognards ! Il n’entend plus vos tambours ; les trompettes de Bulow, de Blucher et de Wellington résonnent seules à ses oreilles ; vos fanfares, vos cris, vos sermens ne le tireront pas de son rêve militaire ! Tout ce qui l’entoure lui reste étranger ; il court par la pensée dans les plaines de Belgique, au grand galop de son cheval blanc ; il Ivresse ses régimens ; il parle aux soldats ; il multiplie ses ordres ; il fait déployer ses longues colonnes pour opérer un grand mouvement, décisif peut-être… !

Tout à coup l’empereur se leva, et nous nous levâmes tous. Près de moi était un nègre, un officier décoré, chef d’escadron de chasseurs à cheval, député de je ne sais quel département. Comme moi, il avait étudié avec un intérêt soutenu la figure de Napoléon. Pendant cette longue séance nous n’avions pas échangé une parole, mais quelquefois mes yeux avaient rencontré les siens où se lisait un singulier mécontentement. Quand l’empereur descendit les gradins de l’amphithéâtre pour aller distribuer les drapeaux, le nègre franchit l’enceinte où nous étions, pour se trouver mieux sur son passage ; je le suivis machinalement. J’étais à côté de lui au moment où Napoléon passa ; il me prit la main le long de sa cuisse, la pressa bien fort, regarda fixement l’empereur, puis il me dit d’un ton qui me fit une impression douloureuse : « Il n’en a pas pour trois mois ! » L’officier noir remit son chapeau avec humeur, me regarda, me salua, et disparut. Je ne l’ai jamais rencontré depuis, et depuis seize ans je le cherche !

La journée du 1er juin où nous eûmes tant de vent, tant de poussière, tant de chaleur et tant d’ennui, finit par des fêtes….. Quinze jours après, c’était fait de l’empire et de l’empereur ! Alors me revinrent en mémoire la prédiction du nègre et les corbeaux de ma bonne femme du 20 mars ! et je pleurai amèrement.

M. le baron Vouty de la Tour, premier président de la Cour impériale de Lyon, était président de la députation du Rhône au Champ-de-Mai. Je lui avais été adressé et recommandé par