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Page:Revue des Deux Mondes - 1832 - tome 8.djvu/456

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Je bornerai là ce que j’avais à dire de la forme de l’ouvrage que j’examine ; je crois en avoir dit assez pour prouver qu’elle est toute poétique, et pour parler plus précisément, toute épique, calquée sur celle des épopées carlovingiennes ; pour faire voir que l’ouvrage en question avait, comme ces épopées ; une destination toute populaire, qu’ils étaient faits les uns et les autres pour circuler par la voix de la récitation et du chant.

De ces ressemblances, ou, pour mieux dire, de cette identité de destination et de forme entre les romans épiques carlovingiens et notre histoire albigeoise, on sera naturellement tenté de conclure que celle-ci doit avoir de même avec les premiers les rapports les plus marqués, en ce qui concerne la diction. Cette conclusion est d’accord avec le fait. Le ton, la manière, le style de notre auteur anonyme, n’ont rien de commun avec le ton et la manière des chroniques contemporaines, latines ou romanes : ils sont vraiment poétiques, vraiment épiques, bien qu’habituellement rudes, et parfois grossiers. Il est rare que notre historien-poète nomme les choses et les personnes sèchement et simplement ; presque toujours il y joint quelque épithète caractéristique, quelque trait pittoresque, quelque accessoire qui les particularise. Ainsi, pour citer quelques exemples, il ne nomme jamais Toulouse sans une épithète ou sans une phrase destinée à relever ce nom : c’est Toulouse la grande, Toulouse qui sied sur Garone, Toulouse, la fleur et la rose de foules les cités. — Un prêtre est d’ordinaire un prêtre messe-chantant ; un prêtre légendier. — Les Gascons sont un peuple léger de pieds. — Un destrier, un cheval de bataille, est un cheval fer-vestit, vêtu de fer.

Ce goût du pittoresque, ce besoin de frapper l’imagination par des traits caractéristiques, tantôt simples et naturels, tantôt plus recherchés et plus forts, se font remarquer dans les développemens du style, aussi bien que dans les termes isolés qui en sont les élémens. C’est ce que j’aurai l’occasion de montrer par divers exemples ; je crois toutefois bien faire d’en détacher ici même quelques-uns de très-courts, dans la vue spéciale de donner une idée du ton et de la diction de notre auteur, avant d’en venir à considérer ses caractères comme historien.