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Page:Revue des Deux Mondes - 1832 - tome 8.djvu/429

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émoussée ; qu’elle était assez bonne encore pour percer un cœur, pour le tuer lui-même. Sans doute il allait se la plonger aussi dans le sein. Mais tout à coup une autre horrible idée passa par cette tête insensée !

— Non ! non ! s’écria-t-il, jetant son épée au loin, à travers les arbres. Puisqu’elle ne veut point venir avec moi, cette fille respectueuse et soumise, cette fidèle épouse, il faut que je la ramène à ses parens et à son mari.

Prenant soudain alors dans ses bras le corps ensanglanté de Paquita, il le chargea sur ses épaules, et se dirigea vers le mur ruiné du jardin. Il le franchit facilement, puis il gagna le chemin de Ségovie, marchant rapidement, sans s’arrêter, sans que le cruel fardeau qu’il portait, ralentît un instant son pas.

C’est que l’égarement de son esprit avait rendu bien des forces à son corps débile et exténué.

Minuit sonnait à l’horloge de la cathédrale, comme il entrait dans Ségovie. Toute la ville était silencieuse et déserte. Il passa sous les arcades du grand aqueduc, et courut droit à la rue San Esteban.

Arrivé devant la maison de l’alcade, il s’arrêta, sans déposer pourtant à terre le corps de la jeune femme.

Les croisées de la maison étaient ouvertes. On voyait de la lumière dans les appartemens. C’est que toute la famille y était sur pieds, en proie à de mortelles inquiétudes, bien naturellement excitées par l’absence et la disparition de Paquita à une heure aussi avancée de la nuit.

— Seigneur alcade, cria fortement Lorenzo, seigneur escribano, voici votre fille, — voici votre femme, — voici la señora Paquita que je vous ramène.

A ces paroles, à ce nom que chacun entendit dans la maison, on courut aux fenêtres, on descendit précipitamment.

— Que le ciel vous bénisse, seigneur officier ! dirent en même temps plusieurs voix, comme la porte s’ouvrait.

Et un homme s’élança avant tous les autres vers Lorenzo.

— Oh ! vous êtes le mari de la señora Paquita, — vous ! lui dit