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Page:Revue des Deux Mondes - 1832 - tome 8.djvu/425

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avec laquelle vous me traitez, est-ce que vous la prenez pour de l’amour ?

— Oh ! pardon, mon ange, dit Lorenzo, se jetant aux pieds de la jeune femme, et lui embrassant les genoux, pardon, si je m’emporte ainsi ! Mais ne voilà-t-il pas un an entier qu’ils me retiennent prisonnier loin de toi, comme un malfaiteur, dans une cellule ? Je me suis tant roulé sur ses dalles glacées, pour éteindre un peu le feu qui me brûlait, que tout mon sang s’est retiré vers mon cœur, et qu’il y bouillonne indomptable et furieux. Oui, à force de me heurter le front contre les murs de leur cloître et les marches d’autel de leur église, à force de souffrir, je suis devenu méchant et insensé ; mais n’as-tu pas quelque pitié de moi ? ne sais-tu pas quel est mon amour, et jusqu’où il me peut égarer ?

— Mais ne savez-vous pas aussi quel est le mien ? Est-ce que je ne vous le prouve pas assez par cette entrevue coupable que je vous ai accordée à l’insu de mon mari ? me voici venue de Ségovie, à pieds, seule, pour vous dire adieu, comme vous me l’aviez demandé ! Que voulez-vous de plus ? Exigez-vous donc que je déshonore mon époux, que moi, la fille de l’alcade, je vous sacrifie, — je ne vous dis pas mon honneur, — mais le sien, mais son existence, mais celle de toute ma famille ?

— Oh ! je n’exige rien, j’implore, je supplie, dit le jeune homme en sanglotant, et baisant les pieds de Paquita ! J’en appelle à ta mémoire, à notre bonheur passé. Souviens-toi donc de l’avenir que nous nous étions promis, souviens-toi que nous nous étions juré de ne vivre qu’ensemble !

— Qu’y faire, mon ami ? le ciel ne l’a pas permis. Sa volonté a été plus forte que la nôtre ? Il nous réunira quelque jour hors de ce monde ! jusque-là, ensevelissons dans nos cœurs nos souvenirs et nos espérances. Soyons malheureux, mais résignés. Allons, relevez-vous, Lorenzo ! Voici qu’il est tard. Mon absence sera remarquée. Sortons de ce jardin. Il y a loin d’ici à Ségovie. Je n’y puis retourner seule, reconduisez-moi ; tout le temps de faire ce chemin, nous serons encore ensemble !

— Non, ce n’est pas cette résignation qu’il me faut, s’écria Lorenzo, qui s’était relevé, et se promenait à grands pas sur le