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Page:Revue des Deux Mondes - 1832 - tome 8.djvu/39

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Du jour où le débarquement de Napoléon ébranla le sceptre aux mains de Louis XVIII, les consignes des Tuileries furent modifiées. Tout homme ayant un uniforme d’officier ou seulement de garde national fut admis à la salle des maréchaux ; on ouvrit bien large la porte au dévouement, et il faut dire que ce fut la curiosité qui profita de ces avances tardives faites à ce qu’il y avait d’énergique dans la société de Paris. On allait tous les jours là, comme à la bourse et au café, pour savoir des nouvelles, les nouvelles qu’on faisait dans le cabinet du roi pour soutenir le plus long-temps possible l’opinion. Elles étaient les plus étranges, les plus incroyables ; aussi personne n’y ajoutait foi [1]. Les hommes les plus importans de la cour se chargeaient de les propager et de les discuter pour en démontrer la véracité.

Je me souviens qu’au moment où le roi revenait de renouveler son serment à la Charte, cérémonie qui ressemblait beaucoup à celle de l’extrême-onction, administrée à un mouvant, le vieux comte de Viomesnil vint dans l’embrassure d’une croisée où je causais avec un colonel, mon compatriote, et dit à son glorieux camarade : « Réjouissez-vous, colonel, Bonaparte est perdu ; il a quitté Lyon où les jacobins l’ont d’ailleurs assez froidement reçu, et toute son escorte a déserté. — Vous êtes bien sûr de cela, général ? demanda le baron **’* à M. de Viomesnil. — Fort sûr, monsieur le baron ; c’est le roi qui nous l’a annoncé tout à l’heure. — J’en demande bien pardon à monsieur le comte, dis-je alors étourdiment, mais on a voulu flatter le roi, ou le roi n’a pas voulu vous décourager. — Monsieur, répliqua le vieillard d’un air sévère, on ne s’aviserait pas de tromper le roi, et le roi est trop gentilhomme pour vouloir tromper personne. — Encore une fois pardon, monsieur le comte, mais le fait est impossible ; si un simple aspirant de marine pouvait décemment proposer un pari à un

  1. Louis XVIII, malade d’un accès de goutte, se faisait rouler dans un fauteuil jusque derrière la porte du salon de la Paix ; puis il se mettait sur ses pieds et disait en souriant : « N’ayez pas de craintes, nous avons de bonnes nouvelles ; je me porte bien. » L’un était aussi vrai que l’autre.