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Page:Revue des Deux Mondes - 1832 - tome 8.djvu/38

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hommes de la révolution, ralliés aux Bourbons depuis un an. « — Les Bourbons n’ont rien fait pour moi, mais c’est égal ; je les ai vus naître, je les sers depuis soixante ans, et ce n’est pas aujourd’hui que je les abandonnerai ! Ils ont besoin de moi, me voilà. Mon épée leur appartient, je viens mourir à côté d’eux sur les degrés du trône. » Et le bonhomme levait en l’air son chapeau, l’agitait avec enthousiasme et criait de toutes ses forces : « Vive le roi ! A bas le tyran corse ! » Cris impuissans qui trouvaient à peine deux ou trois échos dans ce salon, où nous étions plus de deux cents personnes.

Jusqu’au 19 mars, le major du régiment de Champagne et le mousquetaire de Louis XV ne quittèrent pas le château ; ils se retirèrent quand ils virent qu’on les avait trompés, et que roi ni princes n’étaient disposés à arroser de leur sang les marches du trône. Ils assistèrent au départ de Louis XVIII, et Gros les a oubliés dans le tableau où il a représenté cette scène d’adieux qui fut si triste, et arracha des pleurs à ceux mêmes des témoins qui aimaient le moins les Bourbons, et les blâmaient le plus de cette nouvelle fuite. Il était écrit apparemment que la restauration n’aurait pas un souvenir pour ces deux vieux officiers ! rien pour eux, pas même une place dans une peinture historique, où certainement auront voulu figurer bien des gens qui n’étaient pas cette nuit-là dans l’escalier du pavillon de Flore ! Ils y étaient pourtant, eux, mais gros ne l’aura pas su, et ils n’auront point été chez le peintre officiel pour réclamer leur rang dans cette procession funèbre. L’artiste aurait peut-être été fort embarrassé de rendre convenablement ces deux personnages épisodiques ; mais la douleur ennoblit tout et jusqu’au ridicule. Un grand peintre ferait quelque chose de très-touchant de Don Quichotte rêvant Dulcinée infidèle ; il aurait fallu que Gros fût ce grand peintre, car mes deux longs vieillards étaient bien autrement grotesques que Don Quichotte ! Quand je les vis pour la première fois entrer dans le salon de la Paix où tout le monde parlait bas et d’un air composé, il me sembla voir deux masques se trompant de porte, et entrant dans une chambre mortuaire, croyant se présenter dans une salle de bal.