Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1832 - tome 8.djvu/304

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


jamais, lorsqu’un événement imprévu vint tout à coup changer leurs idées.

Deux puissans seigneurs, le comte Ganceln et le duc Aiglan, donnaient aux chevaliers du pays le divertissement d’un de ces exercices guerriers alors désignés par le nom de quintaine, et qui consistaient à abattre, à coups de piques ou de traits lancés à la main, une armure ou un écu placé très-haut, à l’extrémité d’un poteau. Toute la population de la contrée était accourue à ce spectacle, et Gérard et Berthe avaient cédé, comme les autres, à la tentation d’y assister. — La fête était brillante ; il y avait là une multitude de chevaliers en splendide attirail et en belle armure, cherchant à se surpasser les uns les autres, et à faire parler d’eux.

A ce spectacle, la mémoire d’un temps qui n’est plus se réveille vivement dans Berthe ; elle se souvient de l’époque fortunée de sa vie où Gérard donnait de telles fêtes, et s’y distinguait par sa force et par son adresse, tandis qu’elle-même y jouissait avec orgueil de sa gloire et de sa renommée. — A ce souvenir, elle est saisie d’une vive douleur ; elle se laisse aller, comme évanouie, dans les bras de Gérard, inondant de ses larmes la barbe et le visage du guerrier, ou pour mieux dire, du charbonnier. — Gérard sent alors, sinon pour la première fois, du moins plus fortement que jamais, tous les sacrifices que la tendre Berthe fait depuis si long-temps à sa mauvaise destinée. « Chère épouse, lui dit-il, ton cœur, je le vois, s’est lassé de ma misère. Eh bien ! retourne en France, et je te jure, par Dieu et par les saints, que vous ne me verrez plus, ni toi ni tes parens. — Seigneur, vous parlez en enfant, lui répond Berthe ; à Dieu ne plaise que je vous quitte jamais tant que je ; ; vivrai ! J’aimerais mieux être brûlée vive que séparée de vous. Oh ! seigneur, ne proférez plus de si dures paroles. » A ces mots, le comte, ému jusqu’aux larmes, la presse en silence sur son cœur.

Cependant il est vrai qu’une nouvelle idée, qu’un nouveau désir viennent de s’emparer de Berthe. « Seigneur, poursuit-elle, si vous daignez écouter mes conseils, nous retournerons dans cette douce France où nous sommes nés. Voilà vingt-deux ans