Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1832 - tome 8.djvu/233

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Il n’y a pas de meilleur exercice pour l’esprit que d’étudier un Grand homme ; tout sert de leçon, l’intelligence de ses dons les plus brillans comme celle de ses faiblesses. Je me suis souvent interrogé pour démêler la cause des sentimens contradictoires que suscitait en mon cœur le génie de M. de Chateaubriand. D’abord une admiration effrénée, des transports fougueux d’enthousiasme, puis des regrets, je dirai presque des remords d’avoir été mené si loin, un désabusement qui glaçait ma première ardeur, des avertissemens sévères de la raison qui me réprimandait de mes fanatiques plaisirs. Pourquoi donc ces combats ? Pourquoi ces déchiremens ? L’adoration du vrai, du beau, doit-elle donc porter dans l’ame tant de discordantes émotions ? Il y a là quelque secret qu’il me faut percer ; car, enfin, je suis de bonne foi, je me suis exposé avec naïveté aux rayons du génie ; il faut que le Dieu sous lequel je me débats porte en lui-même la cause de mes tourmens ; son action n’est pas toute bienfaisante ; sa lumière me brûle plus qu’elle ne m’éclaire : je suis fasciné, je ne suis pas heureux. Pourquoi donc, quand je relis ces pages que j’ai dévorées, ne subsiste-t-il guère dans moi que l’inébranlable admiration de la langue ? Mais la foi à la pensée même a disparu. Manquerait-il quelque chose d’essentiel à M. de Chateaubriand ? Serait-ce qu’il n’a pas assez de bon sens en proportion de son génie ? Serait-ce qu’à une imagination divine il n’a pu marier qu’une raison légère ? En effet, suivez son esprit, il ne s’est rien, proposé d’avance, il marche à l’aventure, au vent de l’occasion. M. de Chateaubriand n’a pas, comme Voltaire ou Goethe, conduit et poussé son siècle dans les voies d’une émancipation qui s’agrandit toujours : il n’a pas comme eux épanché avec une majestueuse persévérance les trésors salutaires d’une philosophie progressive ; il semble plus occupé de lui que du genre humain, de ses passions que des intérêts de tous ; et son esprit qui n’a rien de posé, de systématique, l’abandonne sans lest, sans résistance aux capricieuses impulsions de sa fantaisie. Quel enseignement sait-il retirer de notre première révolution ? Il n’y gagne qu’un ébranlement de tête qui lui inspire son Essai sur les Révolutions, ouvrage où l’imprudent jeune homme se livre et trahit son secret. C’est une imagination furieuse qui bouleverse le ciel et la terre,