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gnit amèrement à Zahed, qui promit qu’à l’avenir il supprimerait les ghazelles et les vers.

Ce clou malencontreux était planté par malheur dans le plus beau salon du palais. C’était ce salon que Hamdoun avait choisi à cause de sa fraîcheur et de sa magnifique situation pour y passer avec sa femme les nuits brûlantes de l’été. Zahed tint parole, et pendant plus de quinze jours, il ne suspendit à son clou que des fleurs, et ses visites devinrent plus rares et plus circonspectes.

Enfin, un soir, en entrant dans sa chambre pour se coucher, Hamdoun trouva sa femme tout en larmes. Il voulut connaître le motif de son chagrin. Ildiz refusa d’abord de lui répondre ; il insista ; Ildiz lui montra du doigt un rouleau de papier suspendu au clou de Mohammed-Tchélébi. En déroulant ce papier, Hamdoun resta pâle et muet d’épouvante : c’était un dessin colorié avec une finesse extrême ; il représentait, dans une campagne nue et déserte, auprès d’un puits, un vieillard, les yeux et les mains levés au ciel, implorant la pitié de deux assassins, dont l’un tenait son sabre levé sur sa tête. Les deux meurtriers étaient placés dans l’ombre, et l’on ne pouvait distinguer leurs traits, mais la figure du vieillard, illuminée par un rayon de la lune, offrait la plus parfaite ressemblance avec le père d’Ildiz, le vieil Ali-Ahmed.

Hamdoun consola sa femme en lui persuadant que cette prétendue ressemblance n’était qu’un effet de son imagination, et arrachant avec colère ce tableau accusateur, il le mit en pièces, et bientôt Ildiz s’endormit dans ses bras. Mais Hamdoun, lui, ne dormait pas ; ses yeux farouches luisaient dans l’obscurité comme des charbons ardens, car la crainte du châtiment contrastait dans son cœur avec le désir d’assurer le secret de son meurtre. Il ne pouvait plus douter que Mohammed-Ildérim-Tchélébi n’eût connaissance de l’attentat horrible auquel il devait la possession d’Ildiz, mais toutefois, le changement de nom de Zahed, les traits hâlés du Bédouin, blanchis par la nonchalance et le repos, l’empêchaient de reconnaître, dans ce brillant Tchélébi, le pauvre Arabe au bournous troué. Hamdoun résolut néanmoins de se mettre sur ses gardes, et de chasser la crainte et le soupçon de l’esprit de son Ildiz bien-aimée.