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LE CLOU DE ZAHED.

les plis d’un bournous et monté sur un cheval syrien du plus beau sang, entra dans la première cour du sérail. Le tchiaouch de Zahed, c’est-à-dire son maître des cérémonies ou son huissier, lui demanda s’il était invité à la fête que donnait ce soir-là son maître.

Le Syrien répondit qu’il arrivait de sa patrie et qu’il voyait ce palais pour la première fois. Pour la première fois aussi le nom de Mohammed-Ilderim-Tchélébi venait frapper son oreille.

— Étranger, veux-tu que je t’annonce à mon maître ? tu es fatigué de ta route ; tu as peut-être faim et soif.

— Tchiaouch, je te remercie. J’ai devancé de quelques heures la caravane qui va de Damas à Baghdad, et je dois continuer ma route jusqu’au terme de mon voyage. Tiens, prends cette bourse d’or qui te prouvera que je sais reconnaître les services. Ce palais me plaît. Dis à ton maître que j’offre de lui acheter son palais pour un million de piastres. Dans huit jours à pareille heure, je reviendrai. Trouve-toi à cette même porte, tu me donneras une réponse, et tu recevras de moi un pareil présent.

En disant ces mots, l’étranger lança son cheval au galop, et il disparut dans la direction de Baghdad au milieu d’un nuage de poussière.

Quand le tchiaouch vint rapporter à son maître les paroles du Syrien, Zahed fronça le sourcil et parut humilié qu’un autre que lui fut assez riche pour offrir de payer comptant une pareille somme.

— Un million de piastres ! murmura-t-il en jouant avec les tresses de cheveux blonds d’un jeune Grec qui lui versait à boire ! un million de piastres pour mon palais ! Il m’en a coûté plus du double ! Quand tu reverras ce Syrien, tu lui donneras cette réponse. Va-t’en, et toi, mon cher Odisseus, verse-moi de ce vieux Schiraz, et prends place à mon côté dans l’angle du divan. Et vous autres les chanteurs, les musiciens, les danseurs, les belles aimées aux seins nus, allons, des concerts, du vin, de la joie ! que le jour pâlisse demain devant nos flambeaux. Des cires ! des résines ! des parfums ! Enivrons-nous au milieu des femmes et des roses. Dans la nuit du huitième jour qui suivit cette nuit-là, le tchiaouch de Zahed ne bougea pas de la première cour du palais où il avait rencontré le Syrien. Les imans de Baghdad du haut de leurs