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Page:Revue des Deux Mondes - 1832 - tome 8.djvu/138

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Notre homme, ainsi initié aux métaphores des ponts neufs, partit pour remplir sa mission. Grâces à ces manières insinuantes que vous lui connaissez, il y obtint de grands succès ; mais ce ne fut pas sans peine, car ayant jusque-là borné ses excursions aux provinces de la rive gauche, le pays dans lequel il se trouvait maintenant lui était presque complètement inconnu. Un beau soir, que se croyant libre de tout soin jusques au lendemain, il pesait avec une mûre attention les mérites relatifs d’un flacon de genièvre et d’une bouteille de rhum, voilà qu’un estafette arrive du quartier- général et lui remet une dépêche conçue à peu près en ces termes : « Le libérateur est informé que dans le village de San-Luis ou dans quelques fermes des environs, il se trouve maintenant un capucin catalan, le frère Jean de Dieu, dont les desseins sont plus que suspects, et dont les discours tendent à égarer l’opinion du peuple en lui faisant croire à de prétendus succès obtenus par les Espagnols ; la présence de ce religieux dans un canton peu affectionné au régime républicain pouvant entraîner de graves inconvéniens, le major Hospina, aussitôt après la présente reçue, fera saisir ledit capucin et lui fera passer immédiatement le Caroni [1]. Sous aucun prétexte, il ne sera sursis à l’exécution de cet ordre. »

Le major n’avait jamais entendu prononcer le nom de la rivière Caroni, mais il avait encore la mémoire toute fraîche de la barque à Caron et de l’explication du cuisinier. — Ha ! ha ! se dit-il à lui-même, le général parle en paraboles, c’est sans doute une précaution pour le cas où on eût intercepté la dépêche ; d’ailleurs il sait bien que ses paroles ne tombent pas dans l’oreille d’un sourd. Holà ! planton, qu’on me fasse venir l’alcade.

L’alcade arrive tout tremblant d’être appelé à pareille heure.

— Monsieur l’alcade, vous allez me trouver un guide qui parte ce soir même avec quatre hommes et un caporal, pour m’amenez le capucin qui se cache dans les environs de San-Luis.

— Mais, monsieur le major, je n’ai pas connaissance...

— Silence ! combien y a-t-il d’ici à San-Luis ?

  1. Le Caroni est une rivière qui se jette dans l’Orénoque à trente lieues environ au-dessous d’Angostura, et qui, anciennement, était une des limites du territoire des Missions des capucins catalans.