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Page:Revue des Deux Mondes - 1832 - tome 8.djvu/135

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conserver mon sérieux. Pour Belmonte, il ne songea pas à se contraindre, et pendant cinq minutes il rit à s’en rompre les côtes, répétant par intervalle les mots de Caroni et macaroni, qui à chaque fois étaient le signal d’une nouvelle explosion. Il paraissait en avoir encore pour long-temps lorsqu’à un geste d’Hospina il s’arrêta tout court, et d’un ton presque suppliant : — Non, colonel, non, dit-il, vous ne ferez pas usage de votre épée contre un compagnon, contre un homme désarmé. Je vous jure que je ne parlais pas de la rivière Caroni, mais d’un mets de mon pays dont le nom sonne presque de même.

— Jure tant que tu voudras, misérable bouffon, je ne t’en croirai pas davantage. Si tu n’avais pas eu à dire du mal de moi, tu eusses parlé un langage chrétien, un langage que tout le monde entend. Mais souviens-toi bien de ce que je te promets ici : la première fois qu’eu ma présence tu te serviras de ton jargon d’hérétique, je t’enverrai le parler aux diables d’enfer qui l’ont inventé.

Cela dit, le colonel tourna le dos et s’éloigna rapidement.

Belmonte, quand je l’avais connu dans le sud, ne jouissait pas d’une excellente réputation, mais personne du moins ne l’accusait de manquer de bravoure, et j’avais tout lieu d’être surpris de la mollesse qu’il venait de montrer. J’imaginais qu’après toutes les choses dures qu’il s’était laissé dire en ma présence, il devait se sentir mal à l’aise avec moi, et je me préparais à le laisser à ses réflexions, lorsque devinant ce qui se passait dans mon esprit : — Qu’avez-vous donc, dit-il, et pourquoi cet air embarrassé ? je crois, Dieu me pardonne, que vous êtes honteux pour moi de la manière dont s’est terminée cette affaire.

— Si vous êtes satisfait vous-même, je ne vois pas pourquoi j’en prendrais de souci.

— Oui, parbleu je suis satisfait et très-satisfait d’avoir pu me tirer de ce mauvais pas. Quand je vois venir à moi un taureau furieux, je me jette, s’il le faut, ventre à terre. N’avez-vous donc pas remarqué que l’homme ne se connaissait plus et qu’il étendait déjà la main vers la poignée de son vilain sabre ? Pour un rien, il me le passait tout au travers du corps. Monsieur Lecacheux, ajouta-t-il d’un ton plus sérieux, songez bien que nous ne sommes