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Page:Revue des Deux Mondes - 1832 - tome 6.djvu/672

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— Oh ! calmez-vous, John, je vous en supplie, dit-elle, vivement agitée elle-même.

— Croyez-moi, Mercedes, croyez-moi, vous ne trouverez pas d’ami qui vous aime comme moi.

— Et pensez-vous que j’en cherche un autre comme vous, cher John ?

Et sa main vint en même temps reprendre la mienne, et mon front, auquel elle ôtait cet appui, se pencha jusque sur ses genoux.

— Mais qu’importe mon sort ? m’écriai-je en relevant soudain la tête et me rejetant au fond du dossier de mon fauteuil. Qu’importe mon bonheur ? Au moins le vôtre est-il assuré ! Je vous laisse heureuse ! Vous aimez, on vous aime, que me faut-il de plus, Mercedes ? On peut vivre de souvenir d’ailleurs ; eh bien ! je vivrai du vôtre. C’est assez, c’est beaucoup pour moi, voyez-vous. Il y a de mauvaises destinées. Je ne dois pas au moins trop me plaindre de la mienne. Je pouvais ne pas vous rencontrer. N’est-ce pas cependant quelque chose que de vous avoir aperçue un jour dans la vie ? N’est-ce pas une bénédiction que d’avoir votre image à emporter en exil par le monde ?

J’étais violemment agité. Mon cœur battait à briser ma poitrine.

Cependant la fenêtre que j’avais mal fermée se rouvrit tout-à-coup avec bruit. Je tressaillis. Je regardai la comtesse. Les rayons de la lune que ne voilaient plus les rideaux frappaient en plein sur son visage. Je vis deux grosses larmes briller et trembler à ses longs cils et rouler lentement sur ses joues. mon Dieu, mon Dieu, qu’elle était adorable ainsi ! C’était une sainte ! une Madeleine ! J’allais, je crois, tout éperdu me prosterner à ses pieds et les lui baiser, en me frappant la poitrine. — Elle se leva soudain. Au moment où elle passait devant moi, je saisis sa main que je serrai convulsivement contre mon cœur. Elle me la retira avec effort ; puis, comme saisie d’effroi, elle recula jusque vers la cheminée. Elle se tint là long-temps debout en silence.