Page:Revue des Deux Mondes - 1832 - tome 6.djvu/665

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


séduisante ; — qu’était-ce cependant que ces beautés extérieures auprès de celles dont son âme et son esprit avaient été doués ?

O Mercedes, Mercedes, créature unique, femme incomparable ! Je vous vois encore comme je vous voyais chaque soir, une fleur dans les cheveux, en robe blanche, assise au fond de votre petit salon, sur le canapé de soie bleue. Je suis près de vous. Je vous écoute, je vous entends avec délices, avec transports. — Vous me contez dans un charmant abandon les secrets naïfs de votre cœur candide et pur. Vous m’apprenez à connaître votre Espagne. Vous me faites comprendre et sentir sa poésie. — Et tandis que vous me chantez, l’œil tour-à-tour étincelant et voilé, la voix émue et joyeuse, vos tiranas si mélancoliques et si passionnées, vos seguidillas si vives, si spirituelles, si andalouses, cette belle Espagne, je la personnifie tout entière en vous. C’est en vous que je l’adore et que je l’admire. —

O Mercedes, si votre mari, presque de votre âge, jeune comme vous, et digne de vous sans doute, puisque vous vous étiez donnée à lui, si votre mari ne vous eût aimée autant que vous l’aimiez ! — S’il ne l’eût pas fallu croire du moins ! Mercedes, Mercedes, comme on eût été fier d’être choisi par la Providence pour vous venger de son ingratitude ! combien l’on se fût senti de force et de dévoûment pour la réparation de son injustice, pour l’expiation de son crime ! — Mais hélas ! on n’avait pas cette belle cause à défendre ! Vous n’aviez nul besoin d’être consolée, Mercedes ! Il ne restait plus de place dans votre cœur que pour un peu d’amitié. Cette place, vous m’aviez permis de la prendre ! N’y en avait-il pas assez là pour rendre toute une vie bien douce et bien heureuse ? Il a fallu cependant renoncer vite à ce bonheur. Oh ! jamais au moins, jamais il ne s’effacera de ma mémoire, non plus que cette scène douloureuse et déchirante par laquelle il a fini.


Après onze mois de séjour à Madrid, je reçus par courrier, le 6 août 18.., dans la matinée, une dépêche de mon gouvernement qui me prescrivait impérieusement de partir le lendemain matin pour Cadix où je devais m’embarquer sans retard sur un