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vivement, les autres doucement ; cela produit une musique merveilleuse et compliquée, et on la nomme histoire du monde. Nous parlerons donc de la musique, puis du monde et enfin de l’histoire ; cette dernière, nous la diviserons en positive et en mouches cantarides ». — Et ainsi de suite continuèrent les raisonnemens et les folies.

Un honnête Mecklenbourgeois, qui tenait son nez dans son verre, se trouvait aussi bien, disait-il, sur cette montagne si redoutée, qu’au buffet du théâtre de Schwerin. Un autre tenait une bouteille en perspective devant ses yeux, et la contemplait attentivement, tandis que le vin rouge lui coulait sur le visage. Le patriote se jeta tout-à-coup sur moi et s’écria en m’embrassant : « Oh ! si tu me comprenais. Je suis un amant, et un amant heureux. On m’aime, et. Dieu me damne, c’est une fille bien élevée, car elle a beaucoup de gorge, elle joue du piano et elle porte une robe blanche ! » — Pour le Suisse, il pleurait et me baisait tendrement les mains, en s’écriant : Oh ! Baebely, oh ! Baebely !

Dans ce tumulte confus où les verres et les assiettes volaient dans l’espace, je me trouvais assis vis-à-vis de deux jeunes gens beaux et pâles comme des statues de marbre. On apercevait à peine la légère teinte rosée que le vin avait laissée sur leurs joues. Ils étaient assis l’un près de l’autre, se regardaient d’un air de tendre amitié, se parlaient doucement, d’une voix tremblante, et semblaient se faire de tristes récits ; car de temps en temps un accent douloureux s’échappait de leurs lèvres. — « La pauvre Laure est morte aussi maintenant ! » dit l’un d’eux en soupirant ; et après un moment de silence, il raconta l’histoire d’une jeune fille de Halle qui s’était prise d’amour pour un étudiant, et qui, lorsque celui-ci quitta la ville, ne parla plus à personne, ne mangea plus , pleura toutes les nuits et passa tous les jours à regarder l’oiseau que son bien-aimé lui avait donné. — « L’oiseau mourut et bientôt après la pauvre Laure mourut aussi ! » Ainsi se termina l’histoire, et les deux jeunes gens se turent de nouveau, et soupirèrent comme si leur cœur allait se briser. Enfin l’un dit : « Je suis triste, sortons. Je veux respirer au