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Page:Revue des Deux Mondes - 1832 - tome 6.djvu/617

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elles consistent dans la moitié d’une immense et épaisse tour, mangée par le temps. Le chemin s’élève sur une montagne jusqu’à Clausthal d’où l’on aperçoit, en se retournant dans la vallée, la ville d’Osterode avec ses toits rouges qui s’élèvent au milieu de la verdure des bois de pins, comme ces roses écarlates qui poussent dans la mousse.

Après avoir fait un certain nombre de pas, je rencontrai un apprenti-compagnon en voyage qui venait de Brunswick, et qui me raconta les bruits de la ville. Le jeune duc, s’étant mis en route pour la terre promise, avait été pris par les Turcs, qui demandaient une forte rançon pour le rendre. Les voyages du duc occupent fort le petit peuple de Brunswick, qui, depuis la mort de son fameux duc Ernest, a toujours en réserve quelques histoires romantiques sur ses princes. Le conteur de cette nouvelle était un compagnon tailleur, un gentil petit jeune homme, si mince qu’à travers sa personne il eût été facile de distinguer les étoiles, comme à travers les personnages nuageux d’Ossian ; un véritable esprit populaire, mélange baroque de jovialité et de mélancolie. Ce double sentiment éclatait surtout dans ses chansons. Je l’admirais tout en marchant auprès de lui. Ce qu’il y a vraiment de beau parmi nous autres Allemands, c’est que nul de nous, si fou qu’il soit, ne manque de trouver un plus fou que lui qui le comprenne. Le tailleur chantait la fameuse chanson : « Un hanneton était sur la haie, et bourdonnait, bourdonnait, bourdonnait. » Il n’y a qu’un Allemand qui puisse s’émouvoir à cette chanson, en rire aux larmes, et en pleurer jusqu’au rire. Je remarquai combien l’esprit poétique de Goëthe a pénétré dans la vie du peuple. Mon mince compagnon de route se mit aussi à chanter une chanson dans laquelle Lolotte pleure sur le tombeau de Werther. Le tailleur pleurait vraiment comme s’il eût été sur une tombe. Mais bientôt il se montra mécontent de lui-même et de son peu de sensibilité, et il se mit à dire : « Nous avons, dans l’auberge, à Cassel, un Prussien qui fait lui-même des chansons comme celle-là. Il ne peut pas coudre deux points de suite, et quand il a un gros dans sa poche, il a deux gros de soif, et quand il est e