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Ainsi, pour nous, l’antiquité grecque recèle, en quelque sorte, dans son sein l’antiquité tout entière. C’est que, parmi les peuples de l’ancien monde, les Grecs seuls semblent avoir été animés de cet esprit de curiosité qui porte à s’enquérir de ce qui se fait ailleurs. Ils sont du moins les seuls qui aient fait des efforts pour connaître les autres peuples, pour étudier leurs mœurs, leurs institutions et leur histoire. C’est une question de savoir si les Perses, les Chaldéens, les Mèdes et les Egyptiens ont jamais eu une histoire nationale dans le sens que nous attachons à ce mot. M. Cuvier l’a mis en doute dans son admirable Discours sur les révolutions du globe, et il est difficile de lui opposer rien de concluant ; mais même, en admettant que ces peuples aient eu leurs annales, tout démontre qu’ils n’ont jamais cherché à conserver la mémoire des événemens qui se passaient hors de leur pays.

Après avoir ainsi fait sentir la nécessité d’ouvrir, par l’examen des monumens grecs, l’histoire de l’ancien monde ; après avoir insisté sur l’importance des études géographiques, et montré la direction dans laquelle elles doivent être poursuivies pour le but que l’on se propose, le professeur se livre à la recherche des causes qui ont retardé, dans les derniers siècles, les progrès des sciences historiques : il en voit une des principales dans l’obligation où l’on s’est cru long-temps de ne rien établir relativement à l’histoire profane, qui ne pût s’accorder avec l’histoire sacrée. Si aujourd’hui l’indépendance à cet égard semble suffisamment établie, il n’en reste pas moins eu circulation un certain nombre d’opinions qui n’ont pas une autre origine ; et plus d’un écrivain admet encore, sans s’en douter, les résultats de cet ordre d’idées, tout en protestant contre le principe.

On reconnaît par exemple, assez généralement, que l’histoire positive ne remonte qu’à un petit nombre de siècles avant l’ère chrétienne, et que si l’on met de côté les nombres extravagans des Egyptiens, des Chaldéens et des Indiens, les traditions primitives ne semblent pas s’élever à plus de trente siècles, à compter du temps où nous vivons. Or, quoiqu’il ne soit guère probable que la limite extrême de ces traditions des peuples indique réellement celle de leur formation en corps de nation, comme cette époque correspond à-peu-près à celle du déluge biblique, suivant le texte samaritain, divers écrivains ont été entraînés à admettre la réalité d’une catastrophe de ce genre, survenue à l’époque désignée par le livre saint, et qui aurait précédé la formation des sociétés. Leurs efforts pour retrouver, dans les annales des hommes et dans les monumens de la nature, des traces de cet événement, ont singulièrement contribué à redoubler l’obscurité en divers points sur lesquels on n’avait pas déjà trop de lumières. Il en résulte qu’aujourd’hui, en traitant des époques les plus reculées de l’histoire, on ne peut se dispenser d’aborder la question du déluge. C’est aussi par là que M. Letronne a cru devoir commencer son cours. Nous ferons connaître, dans un prochain article, les principaux résultats auxquels il est arrivé.