Page:Revue des Deux Mondes - 1832 - tome 6.djvu/575

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


la réalité correspond aux conjectures de cet honnête homme. Le christianisme a voulu régner en son nom ; mais il a pu tout au plus, après longues années, se glisser sous la pourpre de Constantin : il charme parfois le barbare par la douceur de ses paroles ; mais il n’en voit pas moins la framée suspendue sur sa tête, et il est obligé de flatter le Sicambre, après l’avoir baptisé. La féodalité lui donnera des terres, mais en lui ôtant son indépendance. Il aura une législation canonique ; mais il s’épuisera en transactions continuelles avec la vieille législation romaine, qu’il imitera ; enfin, comme pour se dédommager de tant de mécomptes, le christianisme désirera dominer quelque part, seul, d’une manière absolue. Rome lui plaît : il s’en empare ; mais, même eu trônant auprès de l’image de saint Pierre, qui est peut-être une vieille statue de Jupiter, il ne pourra pas être tout puissant. La tête des rois secouera le joug. Partout la monarchie temporelle ne relèvera que d’elle-même, et, sous la thiare, je vois le spiritualisme chrétien chargé d’honneurs, mais sans crédit énergique, élevé au-dessus du monde, mais ne l’ayant pas sous sa main.

Qu’est-ce à dire si ce n’est qu’à la fin du moyen âge le christianisme était à bout de son influence sociale, et dans la manière dont il s’était employé à civiliser et à consoler le monde, je trouve un singulier mélange de succès et de revers, d’impuissance et d’efficacité ; il est à la foi sujet et roi, vassal et pontife ; on l’adore, mais il obéit, et il se résigne enfin à couvrir de son autorité les jeux insolens de la fortune, la propriété féodale telle que l’a faite l’épée de la conquête, la puissance royale telle qu’elle était sortie des traditions de Dioclétien et de l’imitation du fief et du manoir. Le christianisme ne songe plus à changer la terre ; il n’a plus d’autre ambition que de s’en taire un logement commode, riant et voluptueux.

Je sais, monsieur, que Luther vint, devant les fresques encore fraîches du Vatican, amasser dans son cœur ces puissantes colères qui enfantent les réactions victorieuses ; il retira le christianisme des plis et des replis de la pourpre romaine ; il le rendit à la conscience de l’homme et livra le commentaire de l’Évangile