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Page:Revue des Deux Mondes - 1832 - tome 6.djvu/570

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Si l’on rencontrait par le monde un conteur aussi abondant, aussi riche, aussi habile à vous suspendre à sa bouche, comme Virgile l’a dit si élégamment et si justement d’Enée, que M. Bulwer, on n’aurait aucun reproche à lui faire. Comme on ne conserverait que l’impression générale de son récit, on oublierait les parties défectueuses pour ne se rappeler que les belles et magnifiques parties. Il lui arriverait ce qui arrive aux conteurs arabes qui ne disent pas sous la tente deux fois la même épopée, sans y faire de notables changemens. Il défierait la critique comme Paganini ou madame Malibran, qui improvisent presque chaque soir de nouvelles variations sur le thème qu’ils nous livrent. Mais une fois que la pensée est écrite irrévocablement, qu’on ne peut plus reprendre, déguiser, dissimuler, par une parole nouvelle, un mot pris en flagrant délit de négligence, alors la question est bien autrement grave. Il ne s’agit plus de bien penser ni de bien dire. Il faut penser et dire, non pas le mieux possible, car cette limite superlative est toujours très contestable, mais au moins de manière à se contenter ; il faut trouver, pour ses idées, un vêtement solide et juste, éclatant et bien pris, sans plis et sans grimace, tel qu’on puisse déclarer, au moment où on l’adopte, qu’on n’en soupçonne pas de meilleur et de plus beau.

A ces conditions, on peut considérer comme définitif le livre que l’on quitte. Cette épreuve de conscience, ce jugement de soi par soi-même trompe rarement.

Dans le cas contraire, on peut toujours revenir sur une exécution contingente et provisoire. On peut toujours réserver pour des joins meilleurs et plus courageux la ciselure de l’ébauche qu’on a lâchement abandonnée.

Et à supposer, ce que je ne conseillerai jamais à personne, que six mois plus tard, on veuille reprendre et terminer sur nouveaux frais ce qu’on a laissé imparfait, ressaisira-t-on, pour ce nouveau travail, la trace lumineuse et féconde de ses premières pensées, ne sera-t-on pas frappé de satiété dès les premières heures de cette expiation ?

Si nous connaissions la biographie de M. Bulwer, peut-être que sa vie habituelle expliquerait l’insuffisance, et quelquefois