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Page:Revue des Deux Mondes - 1832 - tome 6.djvu/527

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La discorde et l’animosité régnaient donc perpétuellement, entre le capitaine-général et le gouverneur. La virulence était surtout extrême de la part de ce dernier. C’est que de deux potentats voisins, le moins fort se montre toujours le plus susceptible à propos de su dignité.

Le fastueux palais du capitaine-général se trouvait sur la Plaza Nueva, immédiatement au pied de la colline de l’Alhambra. Autour de ce palais, c’était continuellement un bruit et une parade de gardes, de domestiques, et de fonctionnaires ci- vils. Un bastion en saillie, dépendant de la forteresse, dominait ce palais et la place publique qui lui fait face. Le gouverneur venait quelquefois se pavaner sur ce bastion, s’y promenant en long et en large, son épée de Tolède au côté, tenant l’œil fixé d’en haut sur son rival, comme un faucon considérant sa proie de son nid.

Toutes les fois que le gouverneur descendait dans la ville, c’était en grande cérémonie, soit à cheval, entouré de ses gardes, soit dans sa voiture de gala, ancien et pesant édifice espagnol de gros bois sculpté et de cuir doré, traîné par huit mules, précédé, suivi et entouré de coureurs à pied, de piqueurs et de laquais. Dans ces occasions, le gouverneur se flattait de frapper de respect et d’admiration tous ceux qui le regardaient passer et d’être considéré par eux comme une sorte de vice-roi. Cependant les beaux esprits de Grenade, et particulièrement les habitués du palais du capitaine-général se permettaient de ricaner de ce faste mesquin et faisant allusion aux habitudes des sujets du gouverneur, l’appelaient « le roi des gueux ».

L’une des sources de querelle les plus fécondes entre ces deux rivaux obstinés, c’était la prétention élevée par le gouverneur, qui réclamait franchise entière et exemption complète de droits, pour le passage à travers la ville de tout objet qui pouvait être nécessaire à son usage ou à celui de sa garnison. Ce privilège avait insensiblement donné naissance à d’innombrables fraudes. Des nichées de contrebandiers s’étaient logées dans les cabanes de la forteresse et les caves nombreuses qui l’avoisinent, et ces