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triomphante d’une société jeune et pleine de vie aux prises avec la barbarie, et la défrichant par la civilisation. Puis il nous a le premier montré les vraies et jurandes scènes de la mer, et dans la plus étroite unité de lieu possible, tout un drame orageux et agité se passant sur un seul navire, entre quelque planches. C’étaient là vraiment de belles et neuves études. Après cela que son style fût incorrect et négligé, ses héroïnes la plupart du temps effacées et insignifiantes, ses plaisans ridicules et de mauvais goût ; peu nous importait. Au moins nous avait-il fait voir des scènes et des figures, dont avant lui nous n’avions pas eu l’idée. Mais ces créations qui abondent dans les Pionniers, la Prairie, et le Dernier des Mohicans, ainsi que dans le Pilote et le Corsaire rouge, nous n’en retrouvons plus rien dans le Bravo. L’originalité du fond n’y compense plus le commun de la forme ; aussi, je n’en doute point, quelques autres ouvrages du genre de ce dernier compromettraient fort la renommée que Cooper s’est acquise, et s’il en entendait bien ses intérêts se hâterait-il de revenir à son Amérique.

Washington Irving est homme de moindre portée ; son mérite bien différent de celui de Cooper, consiste surtout dans la grâce et l’élégance du style, l’esprit et l’agrément des détails ; c’est un habile arrangeur de mots, un riche et fin brodeur en tissus légers ; un conteur agréable et de bon goût, de l’école du Spectateur ; un écrivain châtié, compassé, correct à la manière d’Addisson. Cette scrupuleuse fidélité d’un auteur américain aux méthodes classiques, quelque peu désertées par la mère-patrie, parut originale, en Angleterre, et Washington Irving lui dut peut-être une grande partie de la haute faveur dont il jouit chez nos voisins. La légèreté de son bagage lui permettait d’ailleurs de le transporter facilement. Il avait moins à perdre s’il n’avait pas plus à gagner que Cooper en se dépaysant. Et cependant, c’est notre avis, jamais Washington Irving n’a fait un aussi heureux emploi de son talent et de son habileté que dans ses esquisses de mœurs américaines. Son histoire satirique de New-York est encore, sans contredit, le plus spirituel et le plus piquant de ses ouvrages. Bracebridge-Hall, avec ses humoristes