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Page:Revue des Deux Mondes - 1832 - tome 6.djvu/501

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le monde grec. Les institutions et les passions politiques s’étaient levées et exhaussées là, pour porter plus haut, sur la crête de leurs montagnes de marbre, le prodige de l’art. Ici, l’état disparaissait, s’évanouissait pour laisser l’art se montrer seul, se mouvoir seul, sans rives et sans limites, dans l’univers fait de sa main. Qu’on lise toutes les compositions de ce temps-là, et qu’on dise, si l’on peut, de quel établissement politique elles ont gardé l’empreinte. Monarchie, aristocratie, démocratie, liberté, despotisme, où sommes-nous, que voyons-nous ? Le génie d’une race d’hommes qui erre dans l’immensité, sans corps et sans figure, et qui s’en va frapper à chaque point de la voûte du ciel, pour en tirer, sur tous les tons, en haut, en bas, le son de l’éternité. Je suppose que l’histoire qui grondait autour d’elle ait tout-à-coup disparu du souvenir des hommes. La monarchie de France est tombée en un jour sans que personne puisse dire où elle a laissé seulement la poignée de son épée. On ne sait ce que c’est que ce chiffre de 89, ni que ce renom de Mirabeau.. La Convention a essuyé mieux que Macbeth sa main avec sa main, et j’ignore même si elle a été jamais. Que sont, de grâce, ces champs de Marengo, de Wagram, de Leipsick, de Waterloo, et que les bergers me disent donc quel si bon engrais ils y ont apporté de leurs cabanes pour que le trèfle y soit si frais, l’aubépine si épaisse, et que l’épi y soit si pesant avant l’été ? Des douleurs et des joies qui, pendant ce temps-là, sont échues aux hommes, pas un homme n’en a gardé mémoire. Ce que c’est que la révolution française, je l’ignore complètement, aussi bien que ce que fit l’Europe tant qu’elle dura ; et ce nom de Napoléon, ce nom inouï qui s’écrit de lui-même sur toutes les murailles, qui me trouble partout où je passe dans les bruyères des forêts et dans les carrefours des villes, dans le bruit des feuilles et dans les sanglots des flots, personne ne peut me dire ce qu’il est, ni qui l’a porté, ni si quelqu’un l’a en effet porté. Me voilà dans une étrange perplexité et dans une véritable épouvante de ne rien connaître de ce qui me touche de plus près, et de ne pouvoir remonter à la source des mouvemens de haine et de douleur qui s’agitent sans cause apparente comme des ombres sans corps au