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Page:Revue des Deux Mondes - 1832 - tome 6.djvu/411

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qu’il y ait au monde, veut toujours juger l’homme dans l’écrivain, cherchant ainsi dans l’art toute autre chose que l’art.

Ne voyons-nous pas chaque jour des gens qui, avant d’admirer les vers d’un poète, en exigeraient volontiers un certificat de bonne vie et mœurs ? ce qui prouve, ce me semble, en faveur de leur goût pour la morale, mais non pour la poésie. D’autres en revanche, sous prétexte d’enthousiasme pour des ouvrages dignes d’admiration, exaltent ou approuvent une conduite digne de blâme, donnant ainsi à penser qu’ils sympathisent avec les vices de l’homme, plus encore qu’avec le génie de l’artiste.

Espérons cependant que, dans ce siècle de perfectionnement, on en viendra à estimer chaque chose pour elle-même, à comprendre que le talent n’implique pas plus les vertus qu’il ne les exclut. Alors on cessera de confondre les convictions poétiques, qui tiennent à l’esprit et à l’imagination, avec les convictions morales, qui tiennent à la conscience ; on avouera enfin que les premières sont les seules qu’on doive exiger du poète, sans toutefois en conclure qu’il soit dépourvu des autres. Si l’homme religieux est celui qui, pénétré de la vérité d’une croyance, y conforme toutes ses actions, au poète religieux, il suffit que la religion apparaisse comme une chose belle et poétique. Le même homme peut être à-la-fois l’un et l’autre, mais il n’y a pas de raison pour qu’il ne soit pas l’un ou l’autre : le janséniste Boileau était païen en poésie. Ceci une fois admis, nous verrons disparaître du langage de la critique ces banales et insignifiantes accusations de déception ou de mauvaise foi, si étranges en matière d’art ; comme si ce mot art ne disait pas précisément le contraire de vérité.

Qu’est-ce cependant que cette vérité qu’on demande à l’artiste ? Faut-il qu’il ait ressenti tout ce qu’il exprime ? La chose est-elle possible ? Non, sans doute. D’ailleurs ce n’est pas l’émotion qu’il éprouve qui fait le poète, c’est celle qu’il comprend. Sa propre sensibilité n’est qu’une sorte de diapazon, qui sert tout au plus à lui donner le ton. Autre e<t la faculté de sentir, autre celle de connaître la note, le trait, le mot qui va frapper l’oreille, les yeux, l’imagination d’autrui, et la force de partager