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Page:Revue des Deux Mondes - 1832 - tome 6.djvu/355

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L’histoire de Mycènes se lie à celle d’Argos. Agamemnon tenait quelquefois sa cour à Mycènes. Après avoir été long-temps sœurs de gloire et de malheur, les deux villes brisèrent les liens qui les unissaient. Mycènes avait envoyé quatre-vingts de ses citoyens aux Thermopyles, pour y triompher ou y mourir avec les enfans de Lacédémone. Argos, jalouse de l’éclat qui allait rejaillir sur sa rivale, la renversa de fond en comble, et Mycènes depuis ne fut jamais rebâtie. Il est douloureux de penser que les beaux dévoûmens et les actions héroïques soient quelquefois, pour les peuples comme pour les individus, un sujet de ruine et de misère.

En revenant de Mycènes à Carvathi, nous passâmes par la fontaine Eleutherie au pied du mont Eubée. A quinze stades de là on admirait jadis un magnifique temple consacré à Junon. Les hauts faits de quelques héros étaient représentés sur les colonnes de ce temple : on y voyait aussi la Naissance à Jupiter, les Amours des habitans de l’Olympe et la Guerre de Troie, si glorieuse pour les peuples de l’Argolide.

Avant de terminer cette lettre, je vous citerai un trait qui n’est pas indigne de remarque. Pendant que nous parcourions la montagne où fut Mycènes, un des guides demanda à notre interprète si c’était de l’or que nous cherchions. La plupart des Grecs croient que nous courons après les vieilles ruines, parce qu’elles cachent des trésors que nous seuls avons le talent de trouver ; selon eux, ce n’est que l’amour des richesses qui pousse les Européens vers les antiquités de la Grèce et de l’Asie ; ils ne conçoivent pas que des hommes sortent de leur pays pour aller chercher, à travers mille périls, les traces des peuples qui n’existent plus que dans l’histoire. On pardonnerait volontiers à des Turcs des idées aussi grossières ; mais que des Grecs vivant sur une terre où tout leur parle d’un passé glorieux, poussent aussi loin l’oubli et l’ignorance de toute chose, voilà ce qu’on a de la peine à croire, et ce qui détruit de la manière la plus cruelle les illusions des voyageurs.

POUJOULAT.