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fouillait dans des fosses, il en retirait des têtes et des ossemens, ruines d’hommes qui devaient faire place à d’autres ruines ; ou voulait convertir ce lieu en cimetière.

Il était sept heures du matin, quand nous nous dirigeâmes vers la citadelle. Strabon dit qu’Argos avait deux forteresses, on n’en voit qu’une depuis long-temps. Sur les chemins de la citadelle, on remarquait autrefois les tombeaux des fils d’Egyptus, un temple d’Apollon, le premier qui eût été bâti en l’honneur de ce dieu, et beaucoup d’autres monumens dont Pausanias nous a laissé le souvenir. Pour tout monument, nous rencontrâmes un ermitage construit sur les flancs de la montagne, peut-être à la place du temple d’Apollon. Deux caloyers vêtus d’une robe noire, n’ayant ni bas ni chaussures, nous accueillirent avec bonté, et nous conduisirent dans leur chapelle ; elle était mesquine et à demi ruinée. L’un des deux ermites nous montra du doigt un fragment de marbre incrusté dans le mur de la chapelle ; ce marbre, qui a dû appartenir à quelque ancien bas-relief, représentait un cavalier.

N’attendez pas que je vous donne la description de la forteresse Larissa ; il serait difficile de dire avec vérité quelles formes et quelles proportions elle eut jadis, maintenant qu’elle n’est plus qu’un vaste amas de décombres. De grandes murailles dont les unes remontent aux temps anciens, les autres au moyen âge, des citernes à demi comblées, d’énormes fragmens de construction qui ont roulé dans l’enceinte, des tas de pierres et d’informes débris dispersés à travers les bruyères, tels sont les derniers restes de la citadelle de Larissa. Dans un angle de mur, du côté de l’ouest, je découvris deux croix en bas-relief, ruines françaises ou vénitiennes qui se mêlaient aux vieilles ruines de la vieille Argos.

Du haut de la forteresse, l’œil embrasse, au midi, Napoli de Romanie et son magnifique golfe ; à l’orient, les hauteurs de Mycènes ; au nord, le mont Lycone, jadis couvert de cyprès, célèbre par le temple de Diane Ortya ; a l’occident, les montagnes de la Trézénie.

Nous redescendîmes à Argos par des sentiers du côté de l’ouest ; nous reconnûmes l’emplacement du théâtre où se tint l’assemblée nationale dont nous avons parlé, et nous comptâmes jusqu’à soixante-huit larges gradins taillés dans la montagne. Un peu plus loin, on voit les restes d’une église grecque bâtie en briques, que des Grecs ignorans appelaient le palais d’Agamemnon ; dans un fossé voisin, des tronçons de colonnes de marbre étalaient leur blancheur au milieu de ronces et d’ordures. Voilà donc tout ce qui reste d’une cité tant vantée ! Oh ! ne m’enviez pas le triste plaisir d’avoir vu Argos dans sa situation présente, conservez vos premières illusions et ne regardez cette terre qu’à travers le prisme homérique, A vous, la poésie et le charme des anciens souvenirs ; à moi, le spectacle de la misère, la nudité, l’abandon. Les forfaits des Pélopides sont poursuivis jusque dans les derniers débris de leur cité, car ces forfaits furent épouvantables, et à peine en trouveriez-vous de pareils dans l’histoire des crimes et des fureurs de la multitude en des temps comme ceux où vous avez vécu.

Beaucoup de voyageurs ont parlé d’Argos. Fourmont, Chaudler, Pellegrin,